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Douai (département du Nord, 39 700 habitants) fait partie de ces villes frappées par la désindustrialisation, par la fermeture des mines, ce qui les conduisent à miser sur la culture. D’où une grande richesse d’équipements culturels qui se conjugue avec un héritage de tradition ouvrière et une grande densité de la vie associative. Auriane Aït Lasri, nouvelle élue maire-adjointe à la culture et membre du Bureau de la FNCC, évoque son projet de mobiliser l’ensemble des ressources de son territoire au service de l’accès de toutes et de tous à la culture. Avec une formule : “Aller vers… pour amener à…”

Vous être une nouvelle élue. Pourquoi vous êtes-vous engagée dans l’action municipale ?

J’étais déjà conseillère municipale lors du précédent mandat dans une ville voisine où, comme à Douai, la culture occupe une place particulière, une place à part entière. Professionnellement, je suis entrée à EDF en 2004. J’étais secrétaire syndicale CGT et militante en faveur de l’accès de toutes et de tous au service public, dans la lignée du Conseil national de la Résistance : la sécurité sociale, l’accès aux droits fondamentaux. La responsabilité d’adjointe à la culture relève d’une continuité de cet engagement syndical.

Comment ressentez-vous cette délégation ?

C’est très intéressant, car le propre de la culture est d’être portée par des gens aussi passionnés que passionnants. Et même si certains peuvent considérer que la culture relève d’une délégation de second rang, elle est très politique, très centrale – et donc très exigeante et sensible. On n’a pas trop droit à l’erreur…

La nouvelle équipe municipale de Douai s’inscrit-elle dans la continuité ?

Notre majorité est fondée sur une union à gauche, entre communistes, socialistes, Verts ainsi qu’avec des acteurs citoyens. On s’inscrit dans une continuité, mais avec un renouvellement complet de l’équipe municipale.

Quelle est la particularité de votre territoire ?

Douai est l’ancienne capitale du bassin minier du Nord/Pas-de-Calais, avec une histoire sociale forte. Comme toutes les villes du Nord, Douai a été touchée par la désindustrialisation, avec la fermeture des mines. Ce n’est donc pas une ville très riche. La population se paupérise. En revanche, d’un point de vue culturelle, les richesses sont incroyables !

Défilé de la Famille Gayant

Géographiquement aussi, le contexte est favorable, à trente minutes de Lille, à une heure de Paris et de la Belgique. Douai est extrêmement bien située. Pour autant la ville connaît un déclin démographie important – un problème pour beaucoup de villes moyennes –, d’où notre inscription dans le programme national Action Cœur de Ville. Dans ce cadre, beaucoup d’initiatives sont prises, que ce soit pour les mobilités douces, de l’acquisition de foncier en cœur de ville pour pouvoir redynamiser le commerce de proximité ; mais il faut du temps.

Y a-t-il à Douai une tradition de culture populaire ?

Il y a la Famille Gayant, ces Géants qui font complètement partie de l’histoire de la ville, aujourd’hui inscrits au patrimoine immatériel mondial de l’Unesco. Cette année, tout pendant pensant la Seconde Guerre mondiale, ils n’ont pas pu sortir… On espère pouvoir revoir le défilé des Géants ce mois de juillet.

La crise donne-t-elle plus d’importance la culture ?

Oui. Les habitants vont avoir besoin de se nourrir de culture, de réapprendre à se connaître. La culture va jouer un rôle fondamental car on se rend soudain compte qu’on en a vraiment besoin. L’interruption quasi totale des activités et de l’offre culturelle oblige tout le monde à s’interroger, à prendre conscience de l’importance de la vie culturelle.

Quelle est à la fonction d’une politique culturelle au sein d’un projet politique municipal ?

A Douai, la culture représente la plus grande part du budget municipal, ce qui s’explique en partie par la présence du conservatoire à rayonnement régional. La culture fait profondément partie de Douai et de la vie des Douaisiennes et des Douaisiens, avec une scène nationale, un théâtre municipal, une école d’art, l’extraordinaire musée de la Chartreuse, une bibliothèque classés… On veut porter une culture émancipatrice, qui irrigue tous les quartiers. Le fil rouge, c’est “Aller vers… pour amener à…”, un mot d’ordre dont on incite toutes les structures culturelles à s’emparer, ce qu’elles font déjà avec des ateliers dans les quartiers, dans les Ehpad, les centres sociaux. Mais on peut aller encore beaucoup plus loin.

On veut porter une culture émancipatrice, qui irrigue tous les quartiers. Le fil rouge, c’est “Aller vers… pour amener à…”, un mot d’ordre dont on incite toutes les structures culturelles à s’emparer.

Quelles sont les principales lignes de force de votre projet culturel ?

Notre programme a identifié un projet culturel majeur : la création d’une médiathèque en cœur de ville, avec un axe fort autour de la jeunesse, ce qui prend d’autant plus de sens qu’on vient d’obtenir le label de “Ville éducative”.

L’idée serait d’en faire un lieu de vie, de rencontre, un tiers-lieu ouvert aux associations et au monde culturel. Le projet s’appuie aussi sur notre bibliothèque classée, avec des fonds patrimoniaux, notamment médiévaux, et pour laquelle nous bénéficions de la mise à disposition d’un conservateur d’Etat. En plus, un nouveau pôle de la BnF, qui regroupera son Conservatoire national de la presse et un Centre de conservation des collections, va sans doute s’installer dans le Douaisis. La place du livre et de la lecture publique est donc centrale. Elle entre de surcroît en résonance avec l’industrie d’imprimerie qui fait partie de l’héritage du territoire, avec l’Imprimerie nationale, installée juste à côté, dans notre communauté d’agglomération, à Flers-en-Escrebieux.

A noter aussi le projet, abouti, d’accueillir à Douai, en septembre, le Festival international du grand reportage et actualité documentaire (FIGRA) 2021 – un événement, aujourd’hui presque trentenaire, extrêmement riche, avec du théâtre documentaire, des débats, des rencontre des reporters avec le public, un très important travail en direction des scolaires…

Au-delà de ces projets, je me suis attelée à la rédaction d’un projet de politique culturelle pour la Ville de Douai. L’idée générale est de davantage structurer la volonté forte de la Ville de développer la participation citoyenne.

Il n’est donc pas difficile de défendre les budgets culture en conseil municipal…

Non, d’autant plus qu’on bénéficie de l’héritage de l’ancien maire, qui a promu beaucoup d’équipements et structures culturelles – même si, à mon sens, les publics ne sont pas encore assez représentatifs de la diversité des habitants de la ville –, dont l’Orchestre symphonique de Douai, l’une des trois grandes formations orchestrales de la Région, avec celles d’Amiens et de Lille.

Le Brass Band de Douai

La notion de droits culturels inspire-t-elle votre politique culturelle ?

Nous avons un adjoint en charge de la démocratie participative avec qui je travaille beaucoup. On essaie que tous les habitants s’inscrivent dans les projets que nous portons ; d’où notamment une forte politique du hors les murs. Mais la réflexion sur les droits culturels reste à approfondir. Pour le moment, avec la crise sanitaire on est un peu dans l’urgence.

Les principaux atouts de votre commune ? Ses faiblesses ?

On dispose de tous les équipements nécessaires pour faire rayonner la culture, mais il manque encore la capacité de les entraîner au service d’une même approche déployée vers l’ensemble des habitants. La prochaine édition du FIGRA, par exemple, investira toutes les Maisons de quartiers.

Le Théâtre de Douai

L’Unesco a exprimé cette exigence d’ouverture par cette formule : « La culture émane de la société tout entière et c’est à elle qu’elle doit retourner »

Cela correspond précisément à mon approche d’une politique culturelle. La culture déborde largement les seules dimensions artistiques “classiques” ; elle vient de ce que nous sommes, de chacun d’entre nous.

Quelle est la place de la vie associative dans votre projet culturel ?

Sans les associations, il n’y a pas de vie culturelle. A Douai, le tissu associatif est très riche et ancien. Les associations mènent un travail remarquable, même s’il serait important de les ouvrir plus sur la ville. Par exemple, l’association “Brouillons de culture” organise un salon du livre pour enfants et propose toute l’année des ateliers de lecture dans les quartiers, dans les centres sociaux…

Vous venez d’entrer au Bureau FNCC. Quelles sont vos attentes vis-à-vis de la Fédération ?

La Fédération permet de se nourrir, de rencontrer des personnes très intéressantes. En plus, l’ambiance est très sympathique, les gens sont ouverts. Et puis cela permet d’avoir un réseau, de se renseigner, de construire sa réflexion. J’apprécie aussi beaucoup son pluralisme, car on entend d’autres approches, d’autres points de vue : la barrière politique s’efface et on parle tous de la culture, ce qui rend le débat d’autant plus passionnant. Au départ, je redoutais un peu de prendre la délégation à la culture. La FNCC m’est très utile. C’est d’autant plus précieux pour une nouvelle élue.

Propos recueillis par Vincent Rouillon