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Echos des états généraux des festivals

Par 9 décembre 2020Aucun commentaire

Le ministère de la Culture a organisé à Avignon ainsi que dans toutes les DRAC un moment de rencontre nationale sur les festivals, les 2 et 3 octobre, à la fois pour prendre la mesure de l’impact de la crise sanitaire – un « traumatisme », selon l’expression utilisée par la maire d’Avignon, Cécile Helle, dans son mot d’accueil – et pour mieux cerner une réalité culturelle dont la France est particulièrement riche. Réunissant professionnels, élu.e.s locaux et représentants de l’Etat, l’événement, qui sera réédité au printemps 2021, a été l’occasion de plusieurs prises de paroles au nom de la FNCC. Quelques échos.

La maire d’Avignon, Cécile Helle, accueille les Etats généraux des festivals

Il s’agissait d’une première concertation nationale réunissant le ministère de la Culture, les collectivités territoriales et les organisateurs de festivals pour aborder les problématiques particulières de la vie festivalière. Mais aussi et surtout d’une première prise de conscience par toutes et tous qu’un festival n’est pas qu’un événement culturel éphémère aux fortes retombées économiques et touristiques.

La brillante introduction du chercheur Emmanuel Wallon mais aussi l’intervention d’Emmanuel Négrier lors de l’atelier sur les modèles économiques des festivals l’ont montré : le festival est une modalité à part entière de relation à la culture : « des espace-temps d’intensification de l’expérience esthétique et sociale ». Ce n’est pas un “segment” parmi d’autres des pratiques culturelles des Français mais une donnée anthropologique propre à la manière dont nos sociétés contemporaines vivent les arts et la culture.

Le goût pour l’intérêt général culturel. Il y a trois manières d’établir le lien avec la culture : la “consommation” – c’est-à-dire, concernant le spectacle vivant, la sortie culturelle –, la pratique (en amateur, au travers de l’enseignement…) et, enfin, la fréquentation des festivals.

Les Etats généraux ont montré que cette dernière approche se caractérise par un engagement collectif dont le bénévolat, essentiel pour la vie des festivals, constitue la face la plus apparente. Pour ainsi dire, le festivalier n’est pas seulement mû par la recherche personnelle d’une émotion artistique mais par un goût pour l’intérêt général culturel, par une mobilisation au service d’une communauté d’imaginaires dont il est, pour reprendre une formule déjà ancienne, le “spect-acteur”. De ce point de vue, le festivalier s’adonne à ce que l’on pourrait qualifier de pratique en amateur de la politique culturelle.

Dans son propos préliminaire, la ministre de la Culture a noté cette spécificité. Alors que, ces dernières décennies, le ministère de la Culture s’est fortement désengagé du soutien aux festivals pour se concentrer presque exclusivement sur quelques grandes manifestations au titre du rayonnement international – une approche que la ministre s’est engagée à corriger –, l’Etat découvre que le festival, petit comme grand, constitue un outil majeur pour construire et manifester le lien social. Car la culture, l’émotion collective, ce que le philosophe Jacques Rancière a appelé “le partage du sensible”, est, tout comme le patrimoine mais sous sa forme vivante, un élément fondateur de notre identité collective : une identité double qui croise celle d’un territoire et celle d’un univers symbolique commun.

Roselyne Bachelot : avec la crise sanitaire et l’annulation de très nombreux festivals dont celui d’Avignon, les Français ont été privés de ces rassemblements « qui suscitent de l’engagement, de la mobilisation au service du collectif. Ils ont été privés d’être à la fois spectateurs et acteurs d’un élan collectif qui nous lie les uns aux autres comme seuls les festivals peuvent le faire. »

Pour une politique festivalière à part entière. Politiquement, et en regard de ces trois liens aux arts, il y a aussi trois manières de favoriser la relation à la culture :

  • A la consommation correspond l’impératif de la démocratisation culturelle, pour favoriser l’accès de toutes et de tous aux biens culturels.
    Au goût pour la pratique artistique, il y a, sur l’un des versants de l’affirmation des droits culturels, l’accompagnement des pratiques artistiques en amateur mais aussi la généralisation de l’éducation artistique et culturelle.
  • A l’engagement au service de l’intérêt général culturel correspond notamment une politique attentive à créer les conditions favorables, et qui recouvrent l’ensemble du champ des politiques publiques, à l’éclosion, au développement et à la pérennité des festivals.

Lors de l’atelier intitulé “Festivals et territoires”, le président de la FNCC a identifié ce qui jusqu’à présent n’avait peut-être pas été explicitement pris en compte dans le soutien pourtant massif et décisif des collectivités territoriales aux festivals. Il ne s’agit pas fondamentalement d’animation des territoires, de retombées économiques (mêmes si elles existent) ou de prestige mais de politique au sens le plus dense du terme.

Alors que le soutien public aux festivals n’a que rarement donné lieu à la définition d’objectifs propres, Jean-Philippe Lefèvre rappelle qu’un festival ne s’adresse pas à un “public” amateur d’art et de culture, mais à la population d’un territoire, qu’elle fréquente ou non la manifestation. D’où cet appel aux organisateurs : « Il faut mettre du sens dans le festival : les porteurs de projet artistique doivent expliquer aux décideurs le sens qu’ils donnent à leur projet au regard des habitants et expliquer où ils veulent aller, ensemble avec le politique. Je rappelle que, pour un élu, son sujet n’est pas le public mais la population. »

Puis cette considération sur l’interdépendance entre les festivals et les pouvoirs politiques locaux : « La vraie question est celle de l’adéquation entre l’envie des populations, celle des artistes et la préoccupation du développement propre aux élus. Là, nous sommes au cœur de la contradiction propre à la démocratie. » Une contradiction qui se cristallise dans la dépendance, accrue en temps de crise, des festivals aux pouvoirs publics et dont Emmanuel Négrier souligne la fertilité, gage d’une réelle inscription de la culture dans la société.

L’“alchimie” politique du festival. Soutenir un festival, ce n’est pas seulement participer à construire une offre de spectacles, à nourrir une “saison culturelle”, mais déployer et articuler les divers champs de l’action publique en créant ce que Frédéric Hocquard, vice-président de la FNCC, a qualifié lors de l’atelier sur les publics, « d’alchimie ». Une alchimie créatrice de lien social.

Le bon déroulement d’un festival suppose de prendre en compte les questions des transports, de l’hôtellerie, de la soutenabilité économique, de la communication, de l’urbanisme, etc. « Le festival, c’est un archipel. Que serait le festival d’Avignon sans la nuit ? Et que serait la Nuit blanche sans l’ouverture nocturne du métro ? » Ce n’est pas une décision verticale de la puissance publique mais un événement « qui bouleverse la manière dont la ville fonctionne ». Un tel événement relève de la responsabilité du politique en ce qu’il exige d’organiser « la bienveillance » entre les publics. Avec cet exemple donné par l’élu de Paris : « Le festival d’Aurillac réussit à créer des liens entre trois populations qui autrement s’ignoreraient. Pour le dire de manière caricaturale, il y a les Aurillacois, les bobos parisiens et des gens qui dorment dans la rue avec des chiens. Jamais ces publics ne se mélangeraient si ce n’était autour d’un objet artistique. »

Anne Mistler, maire-adjointe arts et cultures de Strasbourg

Economie sociale et solidaire. De ce point de vue, il apparaît – et ce sera l’une des conclusions de l’atelier sur les modèles économiques dans lequel est intervenue Anne Mistler, maire-adjointe à la culture de Strasbourg – que le soutien public aux festivals pourrait ne pas relever seulement des budgets culturels, mais aussi de ceux dédiés au social et au développement économique. Plus précisément à la combinaison des deux.

Les Etats généraux des festivals ont globalement souligné la contradiction entre l’extrême dynamisme de la réalité festivalière et sa tout aussi extrême faiblesse structurelle et économique. Plusieurs pistes de diversification des apports financiers ont été évoquées, dont celle de joindre le présentiel et l’abstentiel, par exemple via des captations numériques des spectacles pour accroître leurs modes de diffusion et, par-là, mieux contribuer aux revenus des artistes grâce aux droits d’auteur et aux droits voisins.

Une autre voie semble aussi prometteuse. Elle a été formulée par une représentante de la banque du Crédit coopératif : des “guichets” inutilisés pourraient être disponibles pour les festivals, notamment les agréments permettant de bénéficier des fonds solidaires de l’économie sociale et solidaire (ESS). Preuve encore que le festival est un mode de la vie collective et non seulement une manifestation culturelle.