Skip to main content
ActualitésQuestions territoriales

Le double principe des politiques culturelles

Par 15 novembre 2021Aucun commentaire

Le chercheur Guy Saez publie  »La Gouvernance culturelle des villes/de la décentralisation à la métropolisation », une somme sur le destin territorial de la gouvernance culturelle. Plus qu’un livre d’histoire, cet ouvrage important pour la pensée des politiques culturelles en France, de l’Après-Guerre à aujourd’hui, se présente comme un traité d’archéologie, mettant à jour le double fondement de l’action culturelle publique, entre démocratisation et démocratie culturelle, entre central et local, entre Etat et collectivités territoriales. Echo d’une étude qui entre en forte résonance avec les réflexions post-covid sur les politiques culturelles et la nécessaire coopération entre l’Etat et les collectivités territoriales.

Et si, en matière de politique culturelle aussi, « le conflit était père de toute chose » ? C’est-à-dire le conflit entre démocratisation des “grandes œuvres” et droits culturels, entre animation et création, entre socio-culturel et artistique… Mais aussi entre déconcentration et décentralisation, ou encore, en termes plus techniques, entre « une gestion transversale et sociale du développement culturel » telle que la prônait l’association d’éducation populaire Peuple et Culture issue de la Résistance et une « gestion sectorielle et artistique des établissements culturels » telle que la mettra en œuvre le premier ministre de la Culture et son directeur d’alors Emile Biasini ?

A la lecture de La Gouvernance culturelle des villes, la référence à Héraclite s’impose au fil des pages. Certes son objet est circonscrit dans le temps – les politiques culturelles de l’Après-Guerre à aujourd’hui –, mais ce n’est pas (seulement) une somme historique. Il s’agit expressément d’identifier le principe qui est au fondement des politiques culturelles quelles qu’elles soient, de celles, initiales, de l’accès aux “grandes œuvres de l’humanité” au respect du principe des droits culturels aujourd’hui exigé par la loi LCAP et au modèle contemporain de la “ville créative”.

« L’énigme » des politiques culturelles. Ce principe premier est à la fois commandement (toute volonté culturelle politique y obéit, sciemment ou non) et commencement (toute volonté culturelle politique y puise son origine). Il fonctionne sur le mode du conflit, un conflit durable, sempiternellement renaissant, qui seul permet d’éclairer « l’énigme posée par les politiques culturelles » et d’en parcourir les étapes successives sans trébucher sur leurs incessantes contradictions. Le principe est celui de la coexistence de deux politiques, d’une part « atteindre la cohésion et le bonheur social en popularisant la culture, en intégrant peu à peu les productions populaires elles-mêmes dans le projet (la tradition révolutionnaire et romantique) » ; d’autre part, « reconnaître dans le geste du créateur artistique, et dans toute création, une quête de sens qui institue la sphère esthétique en recours [magique ?] des défauts de la société. Ces deux options s’affrontent dans le temps, mais aussi se combinent et se recomposent ; elles parviennent de rares fois à une miraculeuse, et toute provisoire, synthèse. »

La permanence fertile d’un conflit originel. L’identification de ces deux approches est bien connue. Augustin Girard, déjà, distinguait deux grands types de politiques culturelles, l’une des Beaux-Arts, l’autre estimant que « tout homme doit pouvoir se situer dans l’héritage du monde, exprimer sa capacité créatrice et communiquer avec les autres citoyens ». L’originalité de la pensée de Guy Saez est de montrer que, tout en s’opposant, ces points de vue contradictoires circulent conjointement en permanence ; ils s’opposent, mais ne s’excluent pas ; ils ne s’excluent pas parce qu’ils s’articulent, dans le temps mais aussi à l’intérieur d’un même moment.

« L’interprétation du débat des deux cultures auquel nous nous livrons ici ne doit pas laisser penser qu’il y a une discontinuité entre la politique de la démocratisation et celle de la quête du sens. » N’est durable, permanent, que leur antagonisme. « Au fond, ces doctrines apparaissent comme un socle cognitif de recettes, d’arguments, de débats dans lesquels les acteurs puisent pour les adapter à leurs intérêts du moment. » Car les temps changent. Les mentalités aussi, comme les attentes des uns et des autres. Et une pensée figée, un principe unique ou une certitude univoque ne sauraient être ici adéquats. En matière de culture aussi, on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve…

« La tragédie de la culture » est de devoir agir sous le double impératif contradictoire de prôner l’universalité de l’art et de défendre la diversité des cultures, de former des publics et de reconnaître la valeur culturelle de chacun, ou encore de cultiver l’héritage d’un socle de valeurs partagées tout en respectant la liberté de s’en affranchir, de travailler à la démocratisation de l’accès aux œuvres tout en mettant en avant la démocratisation de l’accès à ses propres facultés culturelles et créatrices. Mais c’est une tragédie au sens dramatique et théâtral du terme en ce que l’oscillation entre ces deux pôles crée un récit. « Un maître-mot comme démocratisation a ainsi pour destin d’organiser les équivoques, car il est indispensable à des intérêts fort divergents, mais qui s’inscrivent dans un horizon d’attentes commun. C’est ainsi que la démocratisation culturelle s’érige en un récit qui se nourrit de ses propres échecs, un mythe qui s’alimente de son incomplétude ; sa résilience peut être mise au service de stratégies différentes, et poursuivre sa course. » Un récit qui est celui de la coopération, entre le pays et le monde, entre l’Etat et les collectivités, entre les collectivités, avec les acteurs, les artistes, les populations, etc.

La démocratisation culturelle s’érige en un récit qui se nourrit de ses propres échecs, un mythe qui s’alimente de son incomplétude ; sa résilience peut être mise au service de stratégies différentes, et poursuivre sa course.

Les oppositions instituantes. Fort de cette matrice conceptuelle, Guy Saez propose un certain nombre de couples de notions antagonistes, en apparence mais créatrices d’engagements militants, d’ambitions, de réussites et parfois aussi d’échecs, qui permettent de lire plus de 60 ans de politiques culturelles.

Parmi ces diverses oppositions instituantes on citera trop rapidement la critique de l’action sectorielle “contre” la vision transversale, la proximité contre la mise à distance, la participation contre la bureaucratie, la décentralisation contre la territorialisation, la délégation de compétences contre le partage de compétences, l’équipement socio-culturel versus l’établissement de proximité… Pour ce qui est de l’Etat, il passera dans les années 80 d’une politique des équipements à une politique des labels, puis d’un Etat coopérateur à un Etat “qualitaticien”, ce qui, tout en se résignant à une diminution de ses moyens financiers, lui permet de conserver « une prétention à l’hégémonie idéologique ».

Political culturel economy. Autre clivage fécondé par l’opposition entre démocratisation culturelle et démocratie culturelle, le passage – ou plutôt l’épanouissement – de la notion du développement culturel vers la « culturation de l’existence », c’est-à-dire, dans une perspective proche de ce qu’on appelle aujourd’hui la transversalité des enjeux culturels, la culture étant considérée dans toute son extension sociale (loisirs, modes de vie…) mais aussi économique (tourisme, industries créatives…).

S’impose ainsi un “culturalisme” qui peut prendre deux formes seulement en apparences opposées : les droits culturels (la culture, c’est l’identité des groupes et des personnes) ou la political cultural economy (la culture, c’est d’abord l’efficacité économique, avec une revendication, devenue un adage, d’un PIB culturel supérieur par exemple à celui de l’industrie automobile). Dans un cas on aboutit au modèle de la “ville créative” où se croisent et se fertilisent création artistique et nouvelles technologies. Dans l’autre, le modèle sera différent, dans un esprit de dialogue interculturel et de politiques participatives. Mais ici comme là se fait jour une mondialisation et une globalisation des enjeux culturels qui s’appuient sur une réflexion dont, citant le chercheur Ruwen Ogien, auteur de L’Etat nous rend-il meilleur ? (2013), Guy Saez transmet la formulation la plus rude : « ll faut chercher dans la culture et non dans la situation économique, l’origine du malheur des pauvres. »

Ce qui ne signifie pas qu’on peut se passer de nourriture terrestre mais que, si tout est culture, dans l’orbe de l’intime comme de l’économique, alors la culture constitue la bonne modalité de réponse à la souffrance humaine… Cette thèse culturaliste « reçoit une réponse [affirmative] dans la synthèse qu’opère la cultural political economy entre économie, territoire, culture et politique. Mais elle reçoit également un renfort philosophique inattendu puisque la thèse culturaliste est également mise au cœur du mouvement des droits culturels par les porte-parole des exclus, des discriminés et des plus pauvres. »

L’héritage permanent de Peuple et Culture. L’auteur ne dit bien sûr pas que cette thèse serait vraie, puisque dans l’optique d’une interfécondation de principes contradictoires, seuls le mouvement, l’évolution, l’adaptabilité au présent sont susceptibles d’être soumis à un critère de la vérité conçu sur le mode d’une adéquation à la réalité d’un moment ou à un projet. Il indique simplement qu’aujourd’hui, on en est là dans la spirale de la production historique des politiques culturelles, dans le retournement actuellement opérant du principe de la démocratisation culturelle qui substitue à l’accès à l’excellence « la diffusion (dans les quartiers), la reconnaissance des amateurs et de ce qu’on appelle la “diversité” ».

Enfin, pour un chercheur qui se réclame lui-même de l’héritage de l’éducation populaire, puisqu’en préambule il rappelle ainsi sa rencontre, en 1959, avec Peuple et Culture – « Ce fut une révélation. J’allais vouer une partie de mon existence à défendre et à promouvoir une “culture populaire” » –, cette approche à la fois existentialiste et quotidienne de la culture inhérente au culturalisme est aussi une bonne nouvelle. Car alors « est en jeu la capacité de renouer une coopération avec les organismes socio-culturels et d’éducation populaire avec lesquels la rupture a été si longue et si profonde ».

Prépondérance des politiques culturelles territoriales. Guy Saez, dont l’ouvrage déploie la démonstration que la politique culturelle s’est épanouie dans les politiques territoriales, dans les villes plus qu’au sein de l’Etat central, note qu’à partir des années 90, « on assiste à une polarisation du système de coopération qui institue les villes comme nouveaux centres de commandement culturel ». Dans son double sens d’action publique en faveur de l’accès aux “grandes œuvres” et en faveur de l’accès à ses facultés créatrices propres (selon le principe des droits culturels, version mondialisée de l’éducation populaire), la politique culturelle opère à plein quand elle se territorialise. Quand, pourrait-on dire, l’attention au public et aux habitants, à la création et au développement culturel trouvent les conditions de leur fusion-opposition fertile, c’est-à-dire concrètement, ici, là, sur un territoire.

Ce livre imposant, qui dessaisit l’Etat de sa prétention initiale à l’apanage dans le pilotage de la gouvernance culturelle et décrit les phases successives allant de la déconcentration à la territorialisation en passant par la décentralisation, fait ce constat que « la territorialisation n’est pas un accident de l’histoire ni le produit d’une opportunité politico-législative ; elle ne dépend pas non plus d’un effet de seuil ni d’une tendance imposée de l’extérieur ». Et Guy Saez conclut en considérant qu’à partir des années 90, « on peut désormais parler de gouvernance culturelle territorialisée ».


A télécharger

La Gouvernance culturelle des villes/ de la décentralisation à la métropolisation, de Guy Saez, 527 pages, édité par le Comité d’histoire du ministère de la Culture, La Documentation française