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L’économie sociale et solidaire culturelle

Par 7 février 2020 Aucun commentaire

Avise, l’Agence d’ingénierie pour entreprendre autrement (portail du développement de l’économie sociale et solidaire), en lien avec l’association Opale, a réalisé un dossier sur l’économie sociale et solidaire (ESS) culturelle. Un travail qui s’inscrit dans le sillage du rapport d’étude de Bernard Latarjet “Rapprocher la culture et l’ESS” (2018). Tour d’horizon de nouveaux acteurs de la culture dont les modes de fonctionnement apparaissent aujourd’hui essentiels tant au dynamisme des territoires qu’à la promotion des droits culturels de leurs habitants.

Le rapport de Bernard Latarjet fait date pour l’économie sociale et solidaire en ce qu’il en promeut une reconnaissance pour ainsi dire officielle et en souligne la pertinence dans le monde d’aujourd’hui : « Face aux nouveaux enjeux de société, face à la dégradation des modèles économiques, l’ESS est porteuse de la double voie de réponse : la voie de la coopération, la voie d’un entrepreneuriat plus efficace. Entre le “tout public” et le “tout marchand”, elle offre une troisième voie qui garantit la primauté des valeurs d’intérêt général, de démocratie, de non-lucrativité. »

La Halle créative Tropisme, située sur une friche militaire à Montpellier, répond aux besoins des créatifs, aux nouveaux usages des citadins et propose une programmation culturelle.

Le “tout public” (le secteur fortement subventionné) doit en effet faire face à une moindre disponibilité des financements publics. Dans le même temps, le “tout marchand” ne cesse de croître et de menacer les structures culturelles les plus fragiles. L’ESS se présente comme une troisième voie. Son essor ne date pas d’hier, comme en témoigne le dynamisme par exemple de l’Ufisc (l’Union fédérale d’intervention des structures culturelles, qui réunit plus de 2 000 structures), fondée en 1999, laquelle parle de “tiers secteur” – ni uniquement public, ni seulement marchand.

Les raisons de l’actualité de l’ESS. Aujourd’hui, les modèles économiques de l’ESS apparaissent particulièrement pertinents. Pour plusieurs raisons :

  • L’essor du numérique, en renforçant l’accès à la culture par les écrans, fragilise la “sortie culturelle” et, ce faisant, à la fois la viabilité des petites structures culturelles et le lien social auquel elles contribuent sur les territoires.
  • Les financements publics, même s’ils tendent à se maintenir, peinent à assurer l’essor de structures culturelles par nature précaires et à leur donner une visibilité pour leur avenir.
  • Le constat de la relégation d’une grande part de la population et tout particulièrement de certains territoires, ruraux et périurbains, mise à jour notamment par la crise des “gilets jaunes”, réaffirme avec urgence la nécessité de l’action culturelle de proximité.
    Le beso
  • in croissant de participation à la culture confère à la nature horizontale et démocratique de l’ESS une pertinence nouvelle ; ici, le référentiel des droits culturels, revendiqué depuis longtemps par ces structures et actualisé dans les lois NOTRe et LCAP, se déploie de manière concrète.
  • Enfin, la volonté des collectivités de “territorialiser” leur action culturelle en partant des initiatives locales, mais aussi la prise de conscience de la transversalité des enjeux culturels – deux perspectives pour lesquelles milite activement la FNCC – entrent en écho étroit avec les modèles de l’ESS.

Le périmètre de l’ESS. L’un des principaux apports de l’étude d’Avise est de tracer l’ampleur du champ de l’ESS culturelle. On est ici très loin d’un domaine marginal. Elle regroupe de multiples branches professionnelles – spectacle vivant, livre, arts visuels, architecture, patrimoine, presse, audiovisuel et enseignement culturel… – qui, en tout, ont généré 44,5Mds€ (chiffre du DEPS pour 2016) et emploient 2,4% de la population active, soit 620 000 personnes (chiffre du DEPS pour 2015), essentiellement dans le livre (18%), les arts visuels (16%) et l’audiovisuel (15%). A quoi il faut ajouter près de 3,5 millions de bénévoles.

Ces professionnels se divisent en deux catégories : le secteur marchand (142 000 entreprises culturelles) et le secteur non marchand (268 000 associations et 300 coopératives), notamment dans les domaines du patrimoine (à 94% non marchand), de l’enseignement (à 56%) et du spectacle vivant (à 56%). Précision : les activités non marchandes sont définies par le ministère de la Culture comme celles des structures bénéficiant de l’apport des dépenses publiques produisant des biens et des services commercialisés à un prix représentant moins de 50% de leur coûts de production. A noter qu’en matière de culture, le secteur non marchand représente 18% de la production, contre 12% dans l’ensemble de l’économie.

Installée sur une ancienne friche industrielle à Marseille, l’association Les Têtes de l’Art propose des projets artistiques participatifs, un accompagnement d’entreprises culturelles ainsi qu’un service de mutualisation de matériel audio et visuel.

Le “trio gagnant”. Pour les auteurs du dossier, culture, ESS et territoires constituent un triptyque d’avenir. L’ESS correspond en effet à des initiatives conjuguées de plusieurs acteurs locaux : associations, collectivités, écoles et universités, entreprises mécènes, habitants, etc. Ainsi en est-il pour les libraires, les éditeurs, les théâtres, les musées, les salles de spectacle, mais aussi pour les tiers-lieux (bibliothèques dites “3e lieu”, fab lab, friches industrielles…).

Autre raison de valoriser la conjonction entre culture et ESS, les “externalités positives” des projets. Elles sont d’autant plus importantes que « les pouvoirs publics s’associent à des acteurs soucieux de leur impact social et environnemental et prennent en considération les risques liés à la revitalisation d’un territoire. »

Les différents modèles de l’ESS culturelle. Le dossier recense six formes d’ESS développées par les acteurs de la culture, soit un nouveau vocabulaire dont l’acquisition s’avère désormais indispensable aux responsables des politiques culturelles territoriales :

  • Le collectif artistique : une petite structure associative (compagnies, équipes artistiques, groupes de musique, ensembles de spectacle vivant) regroupant plusieurs artistes intermittents. Il existe aujourd’hui 6 000 collectifs. A noter la tendance récente à la constitution de collectifs de plasticiens ou encore à des collectifs mêlant des artistes de diverses disciplines.
  • Le groupement d’employeur (GE) : un regroupement de petites entreprises ou d’associations mutualisant l’emploi de salariés. Le travail pour plusieurs structures permet de pérenniser les emplois et d’embaucher un salarié en CDI, ce qui séparément est peu envisageable. Le GE convient particulièrement bien au secteur culturel, par nature morcelé et précaire. Sur les 700 GE recensés en France, 27% relèvent du domaine culturel.
  • Le Pôle territorial de coopération économique (PTCE) : ces « pôles de compétitivité de l’ESS » regroupent des associations, des coopératives, des collectivités territoriales, des entreprises classiques, des universités… pour favoriser la coopération en faveur d’un « projet économique de développement local durable ». Avec un triple objectif : structurer la filière, contribuer à l’attractivité d’un quartier et accélérer le développement des entreprises impliquées.
  • La coopérative d’activité et d’emploi (CAE) : une structuration permettant d’entreprendre dans un cadre collectif et coopératif. Avise y voit notamment « une solution à l’isolement des entrepreneurs culturels, mais aussi à la problématique de la pluriactivité », les professionnels de la culture cumulant souvent plusieurs activités, par exemple création et enseignement, sous des statuts différents. Exemple : l’entreprise collective Smart, qui permet à ses membres (100 000 dans neuf pays européens) de bénéficier de la protection sociale du salariat tout en gardant la liberté d’un indépendant.
  • La société coopérative et participative (Scop ou Scic), soit une société dont les salariés sont les associés majoritaires et détiennent 51% du capital ainsi que 65% des droits de vote. Ces coopératives dont la gouvernance est collégiale et démocratique étaient une soixantaine en 2016. Remarque : « La formule est intéressante pour les projets culturels fortement ancrés dans leur territoire. »
  • Les lieux culturels et artistiques de coopération, qui se rapprochent de ce qu’on appelle aussi les tiers-lieux : des espaces de travail, de création, parfois de diffusion. Ils permettent de mutualiser des locaux, des équipements et des services (accompagnement administratif et juridique, aide à la production et à la diffusion, communication, régie technique, conseil artistique, etc.). On les nomme aussi lieux alternatifs, hybrides, indépendants ou intermédiaires, friches culturelles, espaces-projets ou encore fabriques artistiques.

ESS culturelle, outil des politiques publiques. Ce rapide inventaire de l’ESS culturelle dévoile l’adaptabilité de leurs acteurs aux réalités contemporaines. Le dossier d’Avise est certes le fruit d’une structure directement impliquée dans l’ESS, peut-être trop partie prenante. Pour autant, les initiatives publiques se multiplient pour favoriser l’essor de ces modèles économiques alternatifs, que ce soit le récent appel à projets du CGET pour la création de 1 000 tiers-lieux, l’inclusion voulue par le ministre de la Culture de “quartiers culturels créatifs” dans les programmes d’Action Cœur de Ville, ou encore les projets de revitalisation des centres-villes et des centres-bourgs misant sur ces modalités de structuration innovantes dans le cadre de programmes d’aides de plusieurs conseils régionaux, comme ceux de la région Bretagne (cf. la Lettre d’Echanges n°175). Tout comme les recycleries initiées depuis de nombreuses années par les associations environnementalistes, l’économie sociale et solidaire a aujourd’hui le vent en poupe.