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Du point de vue de la structuration politique territoriale, la Ville de Reims (Marne) détient une position atypique. Avec 186 000 habitants, elle abrite les deux-tiers de la population des 143 communes réunies dans la communauté urbaine du Grand Reims. Une situation de centralité qui se traduit aussi par l’extrême densité de ses équipements et de sa vitalité culturelle. Reims, c’est aussi sa Cathédrale, mondialement célèbre, deux inscriptions au patrimoine mondial de l’Unesco. Pascal Labelle, maire-adjoint à la culture et au patrimoine et membre du Bureau de la FNCC, décrit une politique culturelle très attentive aux conditions de travail des artistes mais aussi soucieuse des pratiques en amateur. A l’orée de son deuxième mandat, il s’attelle à un objectif qui, à lui seul, résume tous les autres : la culture pour bien vivre ensemble.

La nouvelle équipe municipale de Reims s’inscrit-elle dans la continuité ? Le mandat à la culture est-il un choix de votre part ?

Nous avons été largement réélus, dès le premier tour, ce qui est une exception pour une collectivité de plus de 150 000 habitants. Ayant un goût prononcé pour toutes les formes des expressions artistiques, ce mandat relève bien d’un choix de ma part. J’étais par ailleurs avocat, avec dans mon cursus une spécialité sur la propriété littéraire et artistique.

Comment décririez-vous la particularité de votre territoire d’un point de vue historique, géographique, démographique, social ?

A Reims, il y a évidemment la Cathédrale, premier motif de venue des touristes. C’est aussi la ville des rois de France – trente-trois monarques y ont été sacrés. Enfin, une ville magnifique parce que, si le drame de la Première Guerre mondiale a détruit la ville à 80%, sa reconstruction s’est inscrite dans la belle période de l’Art Déco. D’où son classement “Site patrimonial remarquable du 20e siècle”. Autre particularité, la présence de douze quartiers populaires avec un fort taux de logements sociaux et une grande diversité de communautés d’origine étrangère : italienne, portugaise, magrébine, tchétchène… On a donc ces quartiers et un centre-ville qui concentre la partie historique, une configuration qui nous oblige à porter une grande attention, notamment par le développement des transports en commun, à ce que les habitants des quartiers ne se sentent pas isolés. Notre credo : des quartiers de la ville, et non des quartiers dans la ville.

Concert au Cryptoportique

Quelle est la fonction d’une politique culturelle au sein d’un projet politique municipal ?

Je résume la fonction de la culture en trois mots : bien vivre ensemble. A mes yeux, cela veut tout dire. La culture est indispensable au bien vivre, pour pouvoir s’émanciper et bien appréhender le monde dans lequel ont vit. Et aussi bien vivre ensemble, car grâce à la culture on apprend la tolérance, la différence, ce qu’est l’autre. Si la culture est absente, le bien vivre disparaît, le vivre ensemble aussi ; et le bien-vivre ensemble avec. D’où l’importance de la culture, plus encore dans le contexte actuel qui tend à nous isoler. C’est la raison pour laquelle il faut vite rétablir les conditions d’une réelle vie culturelle.

Est-ce difficile de défendre le budget culturel ?

Aucunement. Le maire est entièrement convaincu de l’importance des enjeux culturels. On échange très souvent et on est parfaitement en phase. Au-delà, avec les collègues, nous partageons tous l’idée que la culture n’est pas un divertissement mais quelque chose de fondamental pour que les Rémois puissent vivre ensemble de façon apaisée. Ce que traduit l’engagement financier de la municipalité : 15% du budget de la Ville.

Le périmètre d’action de l’adjoint à la culture recouvre presque celui du maire…

En effet, la culture couvre tout. Et c’est d’ailleurs bien ainsi que le maire la conçoit.

Les lignes de force de votre projet culturel ?

J’en identifierai deux : la culture “pour tous et partout” et la culture facteur de rayonnement et d’attractivité du territoire. Avec pour principe premier de prendre soin des artistes. Une politique culturelle doit fonctionner sur deux jambes : faire attention à la population et se soucier au premier chef des artistes pour qu’ils puissent travailler à l’aise et bien vivre sur le territoire – ce qui ne fonctionne pas si mal, puisqu’à Reims on n’enregistre aucun départ et, en revanche, de nombreuses installations d’artistes.

Spectacle “Regalia” sur la Cathédrale

La crise vous a-t-elle donné un sentiment plus fort de responsabilité vis-à-vis des artistes ?

Pour ma part, j’étais déjà convaincu qu’une politique culturelle doit trouver un juste équilibre entre l’offre culturelle et le soutien aux artistes, ce qui passe par la mise à disposition de friches, par des résidences, la gratuité totale pour la mise à disposition de lieux, que ce soit pour la diffusion, les répétitions, etc. Nous avons des résidences rémunérées. J’y insiste beaucoup : à partir du moment où la collectivité fait appel à des artistes, ils doivent payés, car ce sont de métiers. Il est hors de question qu’il en soit autrement. Ce principe est important, parce que parfois c’est tentant…

Les notions de droits culturels contribuent-elles à la structuration de votre projet ?

Quand nous sommes arrivés en 2014, nous avons initié avec la population et les acteurs culturels, en partenariat avec l’OPC, un diagnostic pour préparer le tout premier schéma d’orientation culturelle de Reims. La participation fait partie des cinq priorités retenues, pour que le public ne soit pas seulement spectateur mais aussi acteur. La diversité relève également de nos grandes priorités, avec l’idée d’une culture inclusive ; je pense aux personnes en situation de handicap, à celles dites “éloignées”…

Nous mettons aussi en avant des impératifs de développement durable avec, depuis ce mandat, une approche environnementaliste : attention aux transports, à l’énergie utilisée, recherche de l’écoconception… Tout cela fait partie de nos critères d’attribution des subventions, avec aussi le caractère innovant des projets. Quant au schéma d’orientation, il porte cinq priorités dont la première est l’éducation artistique et culturelle – nous sommes partants sur le “100% EAC” –, la participation des habitants, la place des artistes, le lien entre patrimoine et création et enfin la coopération entre acteurs culturels.

Quelle place aux arts dans l’espace public ?

Nous avons déjà mis en place un appel à projet intitulé “Le Théâtre se promène”. La Covid a renforcé et amplifié ce dispositif de formes théâtrales courtes et tout-terrain, aisément diffusables dans toute la ville, sur les places, dans les parcs, les préaux… Il s’agit d’une promesse de notre engagement municipal. Par ailleurs, et là c’est davantage lié à la Covid, nous lançons un grand appel à projet pour un “Eté culturel” – “L’Eté sera show” – en extérieur.

Atouts et faiblesses de Reims ?

Nous avons presque tout ce qui peut exister en scènes labellisées : le centre dramatique national La Comédie, la scène nationale liée aux arts du mouvement (danse, cirque, marionnettes) Le Manège, le centre national de création musicale Césaré, un Opéra, La Cartonnerie (l’une des plus grandes Smac du Grand Est)… A quoi il faut ajouter des grands festivals : de musique classique, de musiques actuelles, de chanson francophone (le festival Charabia), de jazz (le festival Sunnyside)… C’est beaucoup. Et c’est tant mieux !

S’agissant des faiblesses, honnêtement je n’en vois pas… Peut-être un événement littéraire ou bien le théâtre de boulevard. Les gens en réclament un peu, mais nous sommes quand même à proximité de Paris, à 45 minutes ; c’est pour ainsi dire notre “banlieue”…

Festival La Magnifique Society ©C.Beudot

La fonction de la vie associative ?

Le tissu associatif rémois est très important. Si nous apportons un fort soutien aux professionnels, nous accompagnons aussi les amateurs – une nécessité que je rappelle toujours. D’ailleurs, on ne distingue pas entre les deux. Par exemple pour le théâtre, nous avons un lieu culturel dédié aux professionnels, Le Cellier, avec deux salles de spectacle, un espace d’exposition et un très beau théâtre dédié aux amateurs, Le Chemin Vert, situé dans une partie de la ville inscrite au patrimoine mondial, avec des ateliers et une bibliothèque.

Quels rapports entretenez-vous avec l’intercommunalité ?

Le Grand Reims constitue la plus grande communauté urbaine “rurale” de France. Tous les élus de Reims sont conseillers communautaires et le directeur général des services de la Ville est aussi celui de l’EPCI. Si la compétence culturelle relève intégralement de la Ville, cette proximité permet de nouer des partenariats.

Avec le département de la Marne, la Région ?

Nous nous entendons très bien avec le Département, chacun dans ses compétences spécifiques. Notre volonté est d’être dans une relation de partenariat, et non purement financière. Nous avons ainsi conclu un contrat territorial sur l’EAC. Et avec la région Grand Est, nous avons signé un partenariat pour le street art ; on travaille également beaucoup sur les tournages de cinéma. Philosophie globale de ces liens : les atouts de chacun bénéficient à l’ensemble du territoire.

Manque-t-il des espaces de concertation entre collectivités ?

Je représente la FNCC au Conseil local des territoires pour la culture. Une instance intéressante pour partager les grandes orientations régionales, mais qu’à mon sens il faudrait décliner sur des périmètres moindres, au niveau départemental, pour pouvoir être plus pratico-pratique. Il y a tellement d’intervenants à l’échelle régionale ! Et ce d’autant plus que s’y joignent maintenant des représentants des professionnels. On prend la parole une fois, puis plus…

L’un des intérêts de la FNCC est d’avoir un certain poids, notamment auprès du ministère et de ses DRAC. On a en effet parfois le sentiment que l’Etat a une vision un peu confuse de ce qui se passe sur les territoires…

La crise sanitaire est-elle occasion d’inventions ?

J’avais déjà adopté dès 2014 la démarche d’investir davantage l’espace public, avec le dispositif “Place aux arts”. La pandémie a plus amplifié qu’inventé. Parmi les autres engagements pour ce second mandat, celui de développer les outils numériques ; là encore, la crise a provoqué une accélération. Ce qui, par contre, a changé, c’est un discours plus fort sur l’innovation culturelle, par exemple pour “l’Eté sera show”.

Vous venez d’entrer au Bureau FNCC. Vos attentes vis-à-vis de la Fédération ?

Ce que je trouve déjà formidable, c’est de pouvoir échanger avec les collègues, dans toute leur diversité. Certes notre responsabilité d’adjoint est locale, mais il est intéressant de réfléchir sur le fond de façon collective. Et aussi de pouvoir réfléchir sur le fond de façon collective. Autre intérêt, un certain poids de la Fédération, notamment auprès du ministère et de ses DRAC. On a en effet parfois le sentiment que l’Etat a une vision un peu confuse de ce qui se passe sur les territoires… La FNCC permet de construire une véritable collaboration avec le ministère. Non seulement nous poursuivons finalement les mêmes buts, mais les collectivités sont les premiers porteurs des politiques culturelles.

Propos recueillis par Vincent Rouillon