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Brexit et culture

Par 10 octobre 2019 Aucun commentaire

L’apport de l’Union européenne à la culture et aux politiques culturelles n’est pas forcément évident à identifier. La perspective du Brexit, version no deal telle que prônée par Boris Johnson, permet d’en jauger négativement l’importance : un rapport du Parlement britannique montre notamment que l’acquis européen de la libre circulation des travailleurs est essentiel au dynamisme de la vie artistique et culturelle en Grande-Bretagne. Et donc à celui de l’ensemble des pays de l’UE.

Dès avant le résultat du référendum sur le Brexit du 23 juin 2016, les études sur ses effets dans le domaine de la culture se sont multipliées. Etudes de professionnels, comme celle (2015) de la très puissante Fédération des industries créatives listant les quatre grands avantages de l’appartenance à l’UE : la liberté de circulation des professionnels et artistes, l’accès aux financements européens, le cadre commercial et d’investissement commun, enfin la défense de la propriété intellectuelle, dont la lutte contre le piratage informatique.

Enquête alarmiste de l’Arts Council England. Le Gouvernement britannique également exprime son inquiétude, notamment par la voix de l’Arts Council, bras financier du ministère de la culture anglais (le Department of Culture, Media and Sport) –, lequel gère en particulier les fonds de la loterie nationale destinés à l’art. Son étude statistique Impact of Brexit on Arts and Cultural sector, très alarmiste, identifie quatre effets négatifs de la sortie de l’UE :

  • l’impact délétère sur la réputation culturelle et artistique de la Grande-Bretagne,
  • la fin de l’accès aux fonds européens, en précisant que si seulement 14% des acteurs culturels bénéficient directement de subsides de l’UE, 30% sont concernés via des consortiums ou par leur participation à des projets européens : selon un article de France Culture “Culture et Brexit : déjà des effets (mais le pire est à venir)” (04/2018), la Grande-Bretagne a bénéficié de 57M€ d’aides européennes entre 2014 et 2016.
  • la fragilisation de l’économie du secteur culturel et artistique par un contexte d’incertitude qui pourrait conduire à la réduction de la demande mais aussi accroître les besoins de subventions publiques,
  • enfin, et surtout, l’entrave à la libre circulation des personnes, et donc des compétences, comme des biens et équipements.

Et si des pro-Brexit arguent que la sortie de l’UE provoquera un regain d’intérêt pour les artistes anglais et donc une possible embellie de la vie culturelle nationale, l’Arts Council, lui, n’a pas décelé un tel optimisme chez ceux qu’il a questionné : « Quand on interroge sur les avantages potentiels, la majorité des acteurs concernés affirme ne pas être en mesure d’identifier une conséquence positive du Brexit pour leur activité. »

Alerte du Parlement britannique. Les parlementaires anglais s’inquiètent également. Leurs principales préoccupations sont les conséquences de la fin de la libre circulation des personnes. Dans un rapport rédigé en 2018 à partir de très nombreuses auditions intitulé “Implications de la fin de la libre circulation pour le secteur culturel”, la House of Lords détaille, domaine par domaine, l’interdépendance culturelle entre le Royaume-Uni et les 27 autres pays de l’UE. Avec cet avertissement : à défaut d’arrangement réciproque sur la mobilité des travailleurs culturels entre la Grande-Bretagne et l’UE, le pays « risque de voir s’amenuiser l’entrée de travailleurs culturels à haute compétence. Un tel mouvement se fera au détriment du secteur culturel anglais. »

Le secteur culturel britannique en son ensemble emploie 654 000 personnes, sous statut de salarié ou d’indépendant, dont un nombre non négligeable de ressortissants des 27 pays de l’UE. La Fédération britannique des industries créatives en estime la proportion à 33% dans l’audiovisuel. Elle serait de 20% dans la danse, de 15% dans les grands musées nationaux, de 10% dans l’industrie musicale, de 8% dans le secteur du patrimoine… Commentaire du Conseil des directeurs de musées nationaux et de l’Association des musées anglais : la restriction de l’accès des travailleurs européens au secteur culturel « saperait la compétitivité, l’attractivité et le succès des musées britanniques ».

Echafaudages sur le palais de Westminster, siège des deux chambres du Parlement britannique

Epuisement des compétences. Theresa May a déclaré, en 2018, que « le Royaume-Uni doit être en mesure d’attirer et d’employer les personnes dont il a besoin ». Or l’Arts Council du Pays de Galles a confié aux parlementaires qu’une limitation de la libre circulation entraînerait « une perte substantielle de compétences importantes ». Un manque dont pâtirait tout particulièrement le patrimoine historique, notamment en un temps où la demande de main-d’œuvre qualifiée augmente, par exemple pour la restauration des palais de Buckingham et de Westminster. Pour l’association de défense du patrimoine Heritage Alliance, « une grande partie de la recherche sur le patrimoine en Angleterre a été construite sur le modèle de la libre circulation des universitaires au sein de l’Union européenne ».

Le casse-tête des visas avec emploi. Si le Brexit n’était accompagné d’aucun arrangement sur la circulation des travailleurs, des visas de travail deviendraient nécessaires. Sur les cinq existants, trois principaux types de visas sont actuellement utilisés par les ressortissants de pays tiers (hors UE) souhaitant travailler dans le secteur culturel au Royaume-Uni :

  • le “niveau 1” qui est réservé aux personnes reconnues comme des « leaders mondiaux » (ou pouvant le devenir) dans les domaines de la science, de l’ingénierie, des sciences humaines et des arts,
  • le “niveau 2” – le plus général et sans limitation dans le temps –, qui exige de démontrer qu’il n’existe pas de travailleur résident approprié à l’emploi dans le pays (leur nombre est plafonné à 20 700 par an).
  • le “niveau 5” qui permet, à la demande d’un employeur britannique, des travaux temporaires rémunérés d’une durée maximale de 12 mois.

Ces visas seraient-ils opérationnels dans le secteur culturel et artistique ? Pour la Fédération des industries créatives, ce serait « hautement problématique » et « intolérable pour les petites et moyennes entreprises », celles-ci étant les plus menacées par les conséquences du Brexit. Il en va de même dans les autres secteurs : la City of London Corporation, qui finance à la fois la Guildhall School of Music and Drama, le Barbican Centre et la Guildhall Art Gallery, estime que l’actuel régime de visas est « inadapté », notamment par ses effets d’incertitude et de surcharges administratives. Quant à l’Association des orchestres britanniques, elle juge ce système de visas « maladroit », à quoi la galerie d’art Drawing Room ajoute que l’obligation d’y recourir aurait un « effet d’entrave » sur la capacité de recrutement de « nouveaux talents brillants en début de carrière ».

Une salle de la Guidhall Gallery

Une non-réactivité. Pour ce qui est des travailleurs indépendants, la nécessaire réactivité – que rend possible le principe de la libre circulation des personnes – serait fortement compromise. Une réactivité essentielle dans le monde artistique, par exemple pour remplacer au pied-levé un chanteur ou un danseur malade ou qui s’est blessé. Il en va de même dans l’audiovisuel. Commentaire des parlementaires britanniques : « La possibilité de se déplacer rapidement entre le Royaume-Uni et l’UE fait partie intégrante du modèle économique de nombreuses organisations du secteur culturel. »

La possibilité de se déplacer rapidement entre le Royaume-Uni et l’Union européenne fait partie intégrante du modèle économique de nombreuses organisations du secteur culturel.

Coût des tournées post-Brexit. Ce n’est pas seulement l’entrée en Grande-Bretagne qui s’en retrouvera compliquée. La sortie aussi : les tournées des artistes et compagnies anglaises. « Des témoins nous ont dit que les tournées à court terme étaient essentielles au modèle économique de nombreux artistes indépendants et que les pays de l’UE étaient leurs principales destinations. » Ainsi certains musiciens d’orchestres indépendants entrent et sortent de Royaume-Uni jusqu’à 50 fois par an, ce que rendrait impossible l’obligation d’obtenir des visas, d’autant plus qu’il en faudrait des différents selon les pays de destination. Là encore, les plus fragiles pâtiront le plus : « Les organismes artistiques fonctionnant avec des budgets très maigres et une flexibilité financière limitée risquent de se trouver dans l’incapacité d’amortir ou de gérer les effets de la régulation des déplacements. »

Un enseignement pour tous les pays de l’UE. Le secteur culturel anglais « s’est développé grâce à des personnes venues du monde entier », concluent les parlementaires. A ce jour, nul ne sait encore les modalités définitives que prendront le Brexit et si le Gouvernement sera en mesure de trouver de futurs arrangements sur la mobilité des travailleurs entre la Grande-Bretagne et l’UE. Pour sa part, la House of Lords souhaite que soient spécifiquement prises en compte les suggestions du secteur culturel permettant aux artistes des 27 pays de l’UE d’entrer pour des engagements de courte durée et, inversement, de faciliter les déplacements des professionnels anglais vers l’Europe. Mais, déjà, des orchestres s’expatrient : le European Union Baroque Orchestra a déménagé à Anvers, en Belgique, et le European Union Youth Orchestra – créée en 1976 par un Britannique pour incarner l’idéal européen et installé à Londres depuis 40 ans – en Italie.

Une conclusion semble s’imposer : la perspective du Brexit fait peser de lourdes menaces sur le dynamisme de la vie culturelle et artistique en Grande-Bretagne. Ou encore : “grâce” à la perspective du Brexit, les Anglais ont été amenés à comprendre que l’Union européenne joue un rôle majeur pour le dynamisme de leur secteur culturel. Il en va de même pour tous ses pays membres.

Une telle prise de conscience ne serait-elle pas souhaitable aussi en France ?