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Santé culturelle : l’éveil culturel et artistique dans le lien parents-enfant

Par 14 octobre 2019 Aucun commentaire

Le rapport de la psychanalyste Sophie Marinopoulos “Une stratégie nationale pour la Santé Culturelle” croise des enjeux et des constats sociologiques, médicaux, culturels, psychanalytiques et environnementaux. L’objectif : répondre aux besoins symboliques des tout-petits ainsi qu’à ceux de leurs parents en les extrayant du formatage culturel consumériste. L’outil : l’éveil culturel et artistique. Le moyen : un engagement politique transversal. Quelques éléments de synthèse.

Le rapport de la psychanalyste Sophie Marinopoulos “Une stratégie nationale pour la Santé Culturelle : promouvoir et pérenniser l’éveil culturel et artistique de l’enfant de la naissance à 3 ans dans le lien à son parent” a été remis au ministre de la Culture le 4 juin 2019.

La lettre de mission de l’ancienne ministre de la Culture soulignait une forte prise de conscience de l’importance de l’éveil à la culture : « un éveil à soi, aux autres et à l’environnement ». «  C’est véritablement le moment où prend racine l’ouverture aux arts et à la culture, grâce à l’expérience et à l’émerveillement suscités par la rencontre avec l’artiste et les œuvres. » Mais pour Françoise Nyssen, au-delà de son rôle de « levier pour lutter plus largement contre la ségrégation culturelle », l’éveil artistique et culturel est indispensable à « la construction du Sujet » et donc du citoyen.

“Creuser l’enfance”, dessin de Vincent Vergone (reproduit dans les Annexes du rapport Une stratégie nationale pour la Santé Culturelle)

Malnutrition culturelle. Malgré des délais réduits et un changement de ministre, le rapport va au-delà des attentes exprimées dans sa lettre de mission en ce qu’il installe la culture à la source même du « mouvement d’humanisation » sur lequel s’édifient à la fois le développement individuel et le rapport aux autres. D’où la perspective d’une politique nationale et territoriale pour répondre à un mal nouveau de notre société : la « misère symbolique » des tout-petits.

« Nos enfants bien nourris présentent des signes de malnutrition culturelle » dont les conséquences sont l’appauvrissement du langage, une faible sécurité interne, la perte d’estime de soi, la baisse de la résistance à la frustration, l’excitabilité relationnelle, le manque d’expériences sécurisantes… Ce sont là les causes de la dictature de l’instant et de la culture dominante de la consommation, de la saturation et de l’individualisme et, surtout, de « la monoculture de l’écran ».

Ce malaise moderne des enfants ainsi que de leurs parents, qui entraîne une mauvaise “santé culturelle” définie comme « la santé de nos liens », provient d’un manque de culture et de nature prenant origine dès la « naissance commune » des tout-petits et de leurs parents et même avant, in utero. Le remède n’est pas encore l’éducation artistique et culturel (EAC), mais « l’éveil culturel et artistique de l’enfant de la naissance à 3 ans dans le lien à son parent » (ECA-LEP). Eveil et non éducation, car pour le bébé comme pour le parent naissant, ni la culture ni la nature ne s’apprennent ; l’une et l’autre “s’éprouvent”. D’où cette formule de la psychologue et psychanalyste Sophie Marinopoulos : il faut entendre la naissance comme « une naissance culturelle ».

Une stratégie transversale. Tel est le point de départ du rapport d’une densité extrême tant il renouvelle l’approche de la culture et de la diversité de la création artistiques dans leur nécessité tant psychologique que sociale. Commandité par la prédécesseure de Franck Riester mais pleinement assumé par lui, il nourrit l’ambition d’une nouvelle politique publique caractérisée par une indispensable transversalité, car les enjeux et les moyens d’une telle “stratégie nationale ” sont à la fois culturels, sociologiques, psychologiques, de santé et environnementaux.

D’où 66 préconisations mettant en lien les ministères de la Culture, des Solidarités, de la Santé et de la Transition écologique et solidaire ainsi que les services correspondants des collectivités territoriales, en partenariat avec les structures et associations spécialisées dans la petite enfance (à noter que les annexes du rapport présentent un certain nombre d’initiatives et d’associations œuvrant à l’éveil culturel et artistique recensées par régions).
Il faut ajouter que cette ambition pour développer la matrice culturelle nécessaire à la mise en route du « mouvement d’humanisation » – ce mouvement « que le bébé porte dans son appétence sociale, c’est-à-dire son appétence culturelle » – mais aussi pour mieux reconnaître et honorer « la part infantile blessée de l’adulte devenu parent », trouvera l’appui de l’Etat culturel. « Le ministère est aux côtés des artistes et des acteurs associatifs qui s’adressent directement à la part sensible et esthétique que le bébé porte en lui », assure Franck Riester dans son éditorial à la synthèse du rapport.

Il y a urgence à renourrir substantiellement nos tout-petits. Comme les enfants de l’après-guerre ont été nourris de lait, les bébés de la société hypermoderne doivent l’être de ce lait symbolique qu’est le lien humain.

Urgence de l’éveil culturel et artistique. Un tel soutien, initié par le “Protocole pour l’éveil artistique et culturel des jeunes enfants” signé en mars 2017 par les ministères de la Culture et des Familles, de l’Enfance et des Droits des femmes, ne relève pas seulement d’une approche novatrice mais d’une urgence nouvelle. A l’instar des écologistes, « qui ont parfaitement démontré que nous avions atteint les limites de l’acceptable en pillant nos réserves naturelles et en détruisant notre planète, il en est de même de notre humanité ». Implicitement : nous avons pillé nos réserves d’humanité…

« Il y a urgence. Urgence à renourrir substantiellement nos tout-petits. Comme les enfants de l’après-guerre ont été nourris de lait, les bébés de la société hypermoderne doivent l’être de ce lait symbolique qu’est le lien humain. » Pourquoi maintenant ? Parce que, « dans notre modernité gourmande d’accélération, de consommation, d’efficacité, de rendement, d’expertises en tout genre – autant de cultures “entravantes” pour la construction du lien parent-enfant » –, seul le déploiement d’une « pluriculture » de l’éveil peut contrer la « monoculture de l’écran ».

Le rôle essentiel des artistes. Quels chemins pour promouvoir la Santé culturelle, « porteuse d’apaisement personnel et de pacification sociale » ? La transversalité inhérente de cette ambition en indique une multitude. Il faut que l’éveil culturel et artistique (ECA) ainsi que le développement du lien enfant parents (LEP) insufflent leurs exigences dans tous les lieux de la petite-enfance et à tous ses acteurs : dans les cliniques de préparation des accouchements, dans les maternités, les crèches, les équipements culturels, dans l’espace public au travers de la multiplication d’espaces verts… Il faut également former les obstétriciens, médecins, pédiatres, infirmiers, généralistes, puériculteurs, éducateurs de jeunes enfants… Mais aussi les élus. Tous les élus.

  • Proposition n°42 : « La mission préconise d’organiser une sensibilisation des élus, sur l’ensemble du territoire, à la question de la culture, afin qu’ils prennent conscience qu’elle soutient la construction individuelle, permet d’établir des connexions sur un territoire en le dynamisant, ouvre sur des partenariats cultivés favorables à la jeunesse, à la petite enfance, aux parents. »

Tous ces acteurs doivent avant tout fréquenter et reconnaître les artistes œuvrant dans le domaine de l’ECA-LEP afin de « renforcer la présence de l’art et de la culture dans les services de la petite enfance ». Le rapport préconise ainsi :

  • d’inscrire les artistes comme des partenaires des professionnels de la petite enfance, participant au développement global de l’enfant dans sa dynamique relationnelle.
  • de soutenir les artistes dans leurs créations, qui nourrissent le « tissu narratif » indispensable à la construction de l’identité du tout-petit, car « la narrativité est l’essence même de la vie. Les artistes répondent à la quête de l’enfant, qui cherche à comprendre le monde qui l’entoure et à y trouver sa place de sujet »,
  • de faciliter la participation des artistes au programme de préparation à la naissance.

L’ECA-LEP, nouveau droit humain et nouvel indicateur de richesse. Plus philosophiquement, une part des préconisations vise à transcrire dans l’action d’une stratégie nationale la reconnaissance de la culture « dans son rôle d’humanisation » à travers l’introduction de la notion de “santé culturelle” dans tous les textes de politique publique. Une nécessité qui doit également investir, à l’échelle internationale, les grands textes garants des droits de tous les humains. Enfin, cette exigence relève non seulement de l’éthique mais aussi de l’économique, le rapport plaidant pour l’inscription de l’ECA-LEP comme « nouvel indicateur de richesse ».

Le coût de l’éveil. Répondre à l’affirmation quasi solennelle de la nécessité et de l’urgence d’une “stratégie nationale pour la Santé Culturelle” exige bien entendu un effort financier inédit, presque une ligne budgétaire de plus dans les comptes publics, nationaux comme territoriaux. Sur ce point, les préconisations ont le mérite de la clarté. Il va falloir :

  • sur tout le territoire, donner aux associations culturelles et aux compagnies, artistes, théâtres, les moyens de répondre aux besoins culturels précoces des tout-petits et de leurs parents,
  • encourager et financer toute initiative artistique en faveur de la toute petite enfance afin d’éviter que les artistes soient empêchés dans leur création,
  • notamment poursuivre et étendre le dispositif “Premières Pages” piloté par le ministère de la Culture et développé en lien étroit avec les collectivités, car le langage est la source matricielle du lien au monde et aux autres,
  • reconnaître le rôle des associations par des actes concrets en les aidant techniquement et financièrement,
  • rendre pérenne le fonds dédié à l’ECA-LEP dont le budget serait entièrement dévolu au développement et à l’accompagnement d’initiatives d’ECA-LEP…

Ce nouvel engagement financier (non chiffré), qui comprend également la création de nouveaux cursus de formation pour les professionnels de la petite enfance, ne va pas de soi. Si l’idée s’impose, son coût peut interroger. Une piste cependant : au vu de la transversalité des enjeux, « la mission préconise le décloisonnement des ministères afin que la Santé Culturelle soit reconnue et partagée financièrement ». Un décloisonnement qui vaudrait aussi pour les services territoriaux, notamment pour les Départements au regard des Schémas départementaux des services aux familles, voire pour une mise en commun entre collectivités.