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La lecture publique et les métropoles : encore en phase d’apprentissage

Par 20 janvier 2020 Aucun commentaire

Pour obtenir le grade de conservatrice, la bibliothécaire Marie-Emilia Herbet a réalisé un mémoire d’étude, sous la direction de la conseillère livre et lecture de la DRAC Auvergne-Rhône-Alpes, intitulé “Vers des politiques métropolitaines de lecture publique : modèles et enjeux” (mis en ligne par le site Localtis). Un document rare qui montre que les enjeux des politiques métropolitaines de la lecture publique sont décisifs tant pour les professionnels que pour les élus. Et que, pour l’heure, les modèles affichent une extrême diversité, du volontarisme à l’extrême prudence, du choix politique à la patiente construction entre professionnels, du centralisme assumé à une logique de réseau attentive aux spécificités territoriales. Quelques remarques.

L’étude l’affirme : « Loin de représenter une menace, la métropole peut être une source de réflexion féconde pour les bibliothèques en quête d’innovation, mais également soucieuses d’équité et d’inclusion. » Et précise dans le même temps que le transfert intégral ne constitue pas « la condition sine qua non pour légitimer l’intervention de la métropole » et donc signer la « plus-value » métropolitaine en la matière. Pour autant, l’actuel espoir quant à la répercussion territoriale positive de la création des métropoles, au-delà de leurs frontières propres et de leur agglomération principale, semble encore incertain. Aujourd’hui, après la loi “d’affirmation des métropoles” (loi Maptam), « l’échelle métropolitaine en est encore à la phase de l’apprentissage » pour ce qui est de la lecture publique, malgré quelques développements exemplaires.

Logique économique et logique de service public. Les bibliothèques ont été confiées à la gestion municipale depuis un décret post-révolutionnaire, signé en 1803. Depuis, l’essence même de leur mission est l’accès au savoir pour tous – et non pour quelques-uns, aisés ou savants. Or cette notion de service public culturel de proximité ne s’articule pas aisément avec la logique habituelle qui jusqu’à présent a présidé à la valorisation des métropoles.

Territorialement, une métropole est avant tout un territoire disposant des trois conditions optimales de croissance suivantes : la taille (une très grande diversité d’offre de biens et de services), la densité (la concentration des activités) et la fluidité (le développement des mobilités). Or ces atouts, décisifs en termes de rayonnement et de production de richesses et d’emplois, ne fonctionnent a priori pas en faveur d’une plus grande égalité, ni économique ni culturelle. Pour cela, il faut passer « de la réalité territoriale à la dynamique institutionnelle », c’est-à-dire faire des choix politiques volontaristes sans lesquels les métropoles resteront un lieu à la fois « d’élite et de vulnérabilité ». Ce qui se traduit, d’un point de vue culturel, par l’exigence de passer d’une sociabilité culturelle au départ fondée sur l’entertainment (des élites) à la démocratisation de la culture.

Les six grands axes de la coopération métropolitaine

Un chiffre et un constat permettent de mesurer l’ampleur du défi que doivent relever les instances politiques des métropoles pour articuler la logique du rayonnement économique avec celle de l’accessibilité : 70% de la population pauvre vit dans une grande aire urbaine et « plus les métropoles attirent les élites, plus elles creusent le sillon des tensions sociales ». A quoi il faut ajouter que, hors approche consumériste, la culture constitue un facteur non négligeable de cohésion sociale. Où en sont les métropoles dans la prise en compte de l’antidote culturel à l’accroissement des inégalités propres aux territoires fortement urbanisés ?

Place balbutiante de la culture. Dans leur « immense majorité » (soit dans les 22 considérées), les métropoles considèrent le potentiel économique comme « la matrice du territoire ». De fait, « dans la hiérarchie des vice-présidents métropolitains, l’élu à la culture apparaît souvent en bas de l’échelle ». Par ailleurs, on sait que la culture constitue une dimension fortement symbolique de l’identité politique. Or l’auteure constate « la faible personnification de cette toute jeune entité territoriale » et l’explique en particulier par le mode de scrutin dit “fléché” des conseillers métropolitains – une modalité électorale qui à ses yeux crée un « angle mort de la démocratie ». Autre frein, la notion d'”intérêt métropolitain” qui, du point de vue des professionnels, relève d’un « pouvoir discrétionnaire » ouvrant la voie à tous les possibles.

Naissance des politiques métropolitaines de lecture publique. Pour autant, la prise en compte croissante de la culture par les métropoles est réelle, même si inaboutie. Ce dont témoignait déjà, par exemple, la création au début des années 2000 du “Club des agglomérations pour la culture” (Amiens, Clermont-Ferrand, Rennes, Annecy…) au sein de l’Association des communautés de France (AdCF). Mais aussi les progrès constatés en 2008 par l’Observatoire des politiques culturelles : alors, 75% des communautés d’agglomération disaient agir dans le domaine de la culture, essentiellement pour la lecture publique (44%). Un chiffre que tempère cependant le ministère de la Culture dans son enquête “Bibliothèques municipales et intercommunales : données d’activité 2014” où il apparaissait que sur les 7 112 établissements interrogés, seuls 322 (4,5%) étaient gérés intégralement par une intercommunalité.

Quoi qu’il en soit, les modalités d’actions des métropoles pour la lecture publique sont aujourd’hui nombreuses et diverses (voir graphique ci-contre). Sur les treize métropoles ayant pris position en faveur de la lecture publique, neuf privilégient l’action culturelle en partenariat avec les bibliothèques volontaires de leur territoire. Sept ont déjà mis en place un portail adossé à une bibliothèque numérique et trois autres s’y engagent pour 2019. D’autres approches, moins représentées, sont également observées : un catalogue commun aux bibliothèques du réseau métropolitain (six métropoles), un tarif d’inscription harmonisé (deux métropoles)…
Impulsion politique. L’auteure souligne également le cas de deux métropoles où la politique métropolitaine de lecture publique a été essentiellement développée sous l’impulsion directe des élus. Il en va ainsi à Nantes, avec l’adoption par les élus d’une Feuille de route (axes : favoriser la relation entre les agents, mutualiser les formations, coopérer en matière d’action culturelle et former un groupement d’achat pour les ressources numériques). Et aussi à Toulouse où « un noyau d’une quinzaine de représentants locaux, dont Danielle Buys, vice-présidente de la commission culture de Toulouse Métropole [et vice-présidente de la FNCC], s’est formé autour de la rédaction d’une Charte de la lecture publique » (voir encadré ci-dessous). Dans une autre approche, Clermont-Ferrand, Montpellier, Lille et Rennes ont porté une attention particulière à l’enjeu de l’extension des horaires des bibliothèques.

Mais ces réalisations ne témoignent pas, loin de là, d’une généralité. « Pour près de la moitié des métropoles (9 sur 22), l’intervention de l’échelon supra-communal en matière de lecture publique reste un impensé. Pas de portail mutualisé, pas de circulation des documents, pas de financements communs… »

A cela plusieurs causes : des tensions politiques, l’absence d’une bibliothèque pilote dans la ville-centre ou encore la crainte d’une hausse brutale des dépenses métropolitaines. Plus globalement, l’étude constate l’attachement des élus à “leur” bibliothèque, outil par excellence de leur action de proximité. Un attachement dont Olivier Bianchi, maire de Clermont-Ferrand, président de Clermont-Auvergne Métropole, et élu fortement engagé dans le développement de politiques culturelles métropolitaines, explique ainsi les raisons : « Parmi toutes les politiques publiques, les politiques culturelles sont celles qui permettent aux maires de dialoguer avec les habitants à chaque étape de leur vie et à tous les moments de l’année : les bibliothèques accueillent les tout-petits, les enfants des écoles et des collèges vont au conservatoire, les jeunes adultes deviennent artistes dans les écoles d’art… » (extrait de la Revue de l’OPC n°54, été 2019). Un dialogue auquel, pour autant, la métropole peut apporter plus de « cohérence ».


Toulouse Métropole : charte de la lecture publique

Toulouse Métropole et les 37 communes du territoire ont initié une démarche pour accompagner les nouveaux usages et renforcer son soutien aux acteurs du livre et de la lecture. La Charte de la lecture publique décline huit objectifs :

  • Renouveler la diffusion de la littérature sur scène et dans l’espace public autour des formes émergentes, avec quatre bourses de création “littérature et arts”.
  • Favoriser l’échange de compétences et le partage de savoirs entre habitants (développement de fablabs dans ou avec les bibliothèques du territoire).
  • Faciliter également les pratiques d’échanges entre habitants via le dispositif de troc de biens culturels (livres, presse, jeux…) “Boitatroc”.
  • Répondre au développement des pratiques culturelles à domicile (langues, presse, formations en ligne, tutoriels…), via une plateforme de ressources numériques en lien avec le Quai des Savoirs (lieu de rencontre entre chercheurs, ingénieurs, entreprises, associations, artistes et animateurs).
  • Favoriser le développement de la lecture et la rencontre avec la création grâce au soutien aux manifestions littéraires de dimension métropolitaine.
  • Participer à la dynamique et à la vitalité des communes du territoire en soutenant la présence des librairies dans la cité.
  • Toucher un public éloigné de la lecture ainsi que toutes les générations en coordonnant l’action des bibliothèques et des acteurs (compagnies, librairies…) autour de l’opération nationale “Partir en livre”.
  • Faire progresser les pratiques quotidiennes via le réseau des 52 bibliothèques de la Métropole.

Catégories. Trois modèles de métropolisation de la lecture sont identifiés.

  • Tout d’abord « la constellation », caractérisée par l’harmonisation d’un large réseau autour des tarifs, de la coopération dans l’action culturelle, voire de l’ouverture dominicale, et ce au travers d’une réelle volonté de centralisation. Donnant l’exemple de Montpellier, l’auteure précise que ce modèle s’appuie sur « une capacité à attirer des communes en leur offrant un premier niveau de services, sans leur imposer pour autant de transférer leur équipement ».
  • Autre modèle, « le rhizome ». C’est l’exemple, unique, de Clermont-Ferrand : un réseau pleinement intégré, sans équipement central, la principale caractéristique tenant au respect non tant de la singularité des équipements en eux-mêmes que de celle des différents “bassins de lecture” .
  • Troisième modèle, celui des « cercles concentriques » tel qu’observé par exemple à Lyon, où la BDP a été absorbée par la Métropole. Là, « plutôt que d’ordonner une métropolisation de la lecture publique par le haut, l’approche adoptée se fonde sur l’expertise existante des acteurs locaux ».

Structuration au-delà de communes et de la métropole. D’ailleurs, l’auteure souligne de manière plus générale la nature très sensible du lien entre Métropoles et Départements dans les politiques de la lecture publique. « L’enchâssement de l’intervention historique des médiathèques départementales avec celle, beaucoup plus récente, des Métropoles, nécessite de définir en amont une répartition des rôles dévolus à chacun. Cette ligne de partage est indispensable à la lisibilité de l’action publique et à son efficacité économique, dont les actions en doublon sont l’ennemie. »

Mais l’Etat doit également jouer son rôle. Ce qui est le cas avec, notamment, les contrats territoire-lecture/CTL (Lille, Grenoble, Marseille…), les bibliothèques numériques de référence/BNR (Toulouse, Lyon, Bordeaux…) ou encore la mise à disposition de conservateurs d’Etat. A noter ici qu’avant même la création des CTL, la DRAC Midi-Pyrénées avait accompagné, dès 2001, la première action métropolitaine de lecture publique à Toulouse, proposée par la médiathèque de Tournefeuille (Haute-Garonne), avec pour projet de disséminer des ateliers d’écriture dans plus de 20 communes de la Métropole – une initiative qui sera reprise dans la “mission lecture publique” de Toulouse Métropole.

Métropole versus intercommunalité rurale. De manière globale, l’étude considère avec optimisme le développement à venir des politiques culturelles des métropoles. D’autres appréciations sont également possibles. Ainsi, Jean-Pierre Saez (directeur de l’OPC) et Vincent Guillon (directeur-adjoint) font pour leur part un constat plus mitigé.

Avec les lois Maptam et NOTRe, « un certain nombre d’entre elles ont été amenées à se doter pour la première fois d’une compétence culturelle. Néanmoins les obligations culturelles que se sont données les métropoles relèvent généralement d’orientations assez convenues et limitées, certaines assumant même avec peine le “minimum syndical” imposé par la loi, c’est-à-dire la compétence fondée sur une simple gestion d’un équipement. Ainsi, les métropoles ne confirment pas les présomptions d’innovation qui leur sont habituellement accolées. […] En matière d’intercommunalité culturelle, l’innovation semble plutôt venir, contre toute attente, des territoires ruraux et rurbains. »

L’histoire reste largement ouverte. Qu’en sera-t-il à l’avenir avec le nouveau projet de loi de décentralisation appelé “3D” (différenciation, décentralisation et déconcentration) ? A noter en effet que la ministre de la Cohésion des territoires, Jacqueline Gourault, considère déjà que « les métropoles jouent un rôle croissant dans l’alliance des territoires ». Une alliance qui, d’un point de vue culturel, commence à se traduire dans le champ de la lecture publique.