Echos des adhérents

Le Creusot

Par 6 février 2019 mai 15th, 2019 Aucun commentaire

La particularité du Creusot, en région Bourgogne-Franche-Comté (24 000 habitants), tient à l’histoire industrielle et métallurgique : la ville s’est construite autour de l’usine des frères Schneider pour ensuite essaimer par quartiers ouvriers. Frappée par la désindustrialisation dans les années 80, elle a retrouvé depuis un nouvel essor économique, doublé d’un fort dynamisme culturel.

Jérémy PINTO, maire-adjoint à la culture, à l’animation, à la vie étudiante et au jumelage, expose les principales orientations de la politique culturelle du Creusot, autour de la jeunesse et du patrimoine industriel. La Ville est également engagée dans le programme national Action Cœur de Ville.

 

Quelles sont les priorités de vos politiques culturelles ?

Nos priorités principales se situent à deux endroits. Le projet politique porte beaucoup sur la jeunesse, de la petite enfance à l’université, et accorde donc une place centrale à la culture. Nous sommes en particulier attentifs au plus jeune âge, avec des dispositifs d’orchestre à l’école que nous développons mais aussi un travail d’actions auprès des jeunes de l’école d’art ou encore du conservatoire. L’autre priorité est liée au moment de crise industrielle qu’a connu la ville, avec pour conséquence un sentiment de perte d’identité : la culture est vécue comme un moyen de reconquête d’identité.

Ce constat entraîne-t-il une approche mémorielle de la culture ouvrière ?

Nous abritons l’un des tout premiers écomusées, dédié à l’histoire sociale et à la culture ouvrière du Creusot. Notre passé explique aussi l’importance de la culture scientifique et technique, avec un gros travail de vulgarisation, en lien avec l’université – c’est pour nous une chance d’être aussi une ville universitaire. Pour autant, l’industrie ne relève pas seulement du passé. De nouveaux métiers, avec aujourd’hui autant d’emplois qu’avant les années de crise, animent la ville ; cette renaissance industrielle se double d’un accompagnement culturel qui permet d’attirer de nouvelles familles : la scène nationale, la médiathèque, les écoles d’art, le conservatoire… constituent une offre très appréciée.

Quelle est la particularité démographique du Creusot ?

Un grand métissage de la population s’est opéré avec l’essor industriel. De nombreuses communautés successives se sont installées ; il y avait déjà un millier de Chinois vivant au Creusot au début du XXe siècle, puis des Italiens, des Espagnols, des Portugais, des Maghrébins… Nous assumons cet héritage et nous sommes encore aujourd’hui une ville d’accueil pour les persécutés qui fuient les conflits et la misère. Donc une dimension interculturelle très importante qui se traduit concrètement dans le domaine culturel, notamment dans notre saison culturelle estivale, à travers le festival “Les Beaux Bagages” qui invite au voyage et qui comporte toujours un volet “cultures du monde”, afin de développer les liens et de favoriser l’émancipation.

Les nouveaux paradigmes des politiques culturelles – droits culturels, diversité, dialogue interculturel, participation – vous sont-ils des sources d’inspiration ?

Absolument. Pour ce qui est de l’enjeu des droits culturels, il n’a été que très récemment théorisé ; on avance sur cette voie en tâtonnant un peu, mais avec volontarisme. De là, par exemple notre choix de développer les musiques actuelles, issu d’une écoute des nouveaux besoins, avec un nouvel équipement qui propose des salles de répétition, des aides à l’enregistrement, à la diffusion, à l’appropriation de la scène. Ce travail caractérise ce présent mandat, en soutien à une diversité de musiques et de groupes. Nous sommes également attentifs à la promotion de la diversité, par l’organisation de rencontres entre les cultures des différentes communautés – très structurées – installées au Creusot.

Nous souhaitons également partir du terrain, de ses spécificités. Par exemple avec le pari fou et qui pourrait sembler un peu élitiste d’accueillir une exposition Soulages au sein de la scène nationale qui dispose d’un secteur arts visuels (comme six autres dans le pays) : l’œuvre de ce peintre est très vite entrée en résonance avec le travail de la matière propre à l’industrie sidérurgique du Creusot. L’adhésion de la population a été forte et immédiate.

Votre délégation comprend également le jumelage…

Le jumelage est une notion un peu désuète. Aujourd’hui nous essayons d’aller davantage vers une approche en “mode projet”, de coopération, essentiellement autour du secteur associatif – un secteur très dense, hérité d’une tradition de paternalisme social. Le Creusot est jumelé avec une ville allemande et une ville serbe. Les échanges se font beaucoup, surtout avec la ville allemande, via l’harmonie municipale et plusieurs chorales du Creusot. Nous en fêterons le 30e anniversaire en 2019.

Festival du Creusot Les Beaux Bagages

Quelles sont les principales ressources culturelles de votre territoire ?

Nous avons déjà évoqué plusieurs équipements, la scène nationale, le conservatoire musique, danse, théâtre, l’école d’arts plastiques… Mais il faut également citer la coopération précieuse avec les associations. Il y en a 450, ce qui, pour une ville de 24 000 habitants, représente un chiffre considérable. Chaque action que nous proposons fait systématiquement l’objet, sauf exception, d’une co-construction avec le milieu associatif.

Comme autre ressource culturelle, j’ajouterai la médiathèque. Elle joue un vrai rôle pour le métissage, dans la pluridisciplinarité, au-delà de la seule dimension de la lecture publique. Elle fonctionne très bien et a développé de nouveaux services, comme le jeu vidéo.

Séance à l’Ecole d’arts plastiques

La FNCC a élaboré la notion de bibliothèque “4e lieu”, soit un lieu de développement de la parole (et non seulement de la lecture), un lieu en quelque sorte de la démocratie…

Nous nous inscrivons d’une certaine manière dans cet esprit, avec une politique d’ouverture à toutes les pratiques, à tous les publics – tout particulièrement aux plus jeunes – en faveur de la mixité sociale. La médiathèque est en effet située à la lisière du centre-ville et d’un quartier. La médiathèque ne joue donc pas seulement un rôle de pourvoyeur, mais aussi d’animateur de la prise de parole.

Le Creusot fait partie du programme national Action Cœur de Ville. Quelles difficultés connaît le centre-ville ? Quelle est la place de la culture dans le programme ?

Je suis en effet associé au programme en tant que maire-adjoint à la culture du Creusot, mais aussi comme vice-président en charge de l’enseignement supérieur à la communauté urbaine. Comme toutes les villes moyennes, Le Creusot a connu un fort déclin démographique. Mais, pour ce qui est de la revitalisation des centres-villes, nous avons une difficulté supplémentaire. Le centre-ville, c’est historiquement ici d’abord l’usine, autour de laquelle la ville s’est constituée. Dès lors, le volet culture du programme Action Cœur de Ville comporte deux aspects : la reconquête, par la conservation et la valorisation, du patrimoine industriel dont la ville est propriétaire.

Autre perspective : la densification d’une offre culturelle, avec notamment l’ouverture d’un nouveau cinéma (cinq écrans) en centre-ville. L’accompagnement du développement des musiques actuelles s’inscrit également dans ce programme d’action.

La FNCC a adressé un questionnaire à ses adhérents impliqués dans le programme Action Cœur de Ville. Les retours montrent que, par sa nature transversale, ce programme tend à coïncider avec un projet politique global…

En effet. Au Creusot, nous y travaillons avec des pôles thématiques, alors qu’avant l’organisation se faisait plutôt en silo. De la transversalité naît aussi l’émulation.

Est-il difficile de défendre la culture au sein du conseil municipal ?

Je ne me sens aucunement esseulé, bien au contraire. Le Maire et l’ensemble de l’équipe municipale se mobilisent sur les enjeux culturels, notamment autour d’une volonté de développer ensemble industrie et culture. Même s’il reste bien sûr difficile de défendre projets et budgets, j’ai cette chance de bénéficier de ce soutien non seulement sur les grandes lignes mais aussi sur des paris audacieux comme l’exposition Soulages.

La médiathèque joue un vrai rôle pour le métissage, dans la pluridisciplinarité, au-delà de la seule dimension de la lecture publique.
Vous sentez-vous bien épaulé par les services culturels de la mairie ?

Oui et non. Oui, parce que les missions sont bien remplies et qu’il y a un bon travail collectif. Non, car le travail prospectif, par exemple sur les droits culturels, peine à être suffisamment assumé. Il faut dire que l’idée de la mise en place d’une saison culturelle pour tout l’été – une nouveauté –, même si elle affiche un bilan extrêmement positif, provoque une énorme surcharge de travail. Donc oui, le service culturel est très bon mais nous manquons de moyens de faire plus, en particulier pour la médiation. Même si nous arrivons à maintenir le budget culture, les baisses des dotations de l’Etat n’aident pas…

Quels rapports entretenez-vous avec l’intercommunalité ?

La communauté urbaine, l’une des premières instituées en France, n’a pas la compétence culture. Notre situation est exceptionnelle, car nous sommes deux villes-centres, Montceau-les-Mines et Le Creusot. Les compétences de la communauté urbaine sont le développement économique et la gestion de proximité, avec par exemple les routes. Nous travaillons cependant ensemble sur la question du patrimoine industriel, laquelle recoupe les enjeux économiques.

Quels sont vos liens avec le Département, la Région, la DRAC ?

Le lien est étroit et le dialogue constant avec la DRAC, notamment autour de la scène nationale. Nous avons aussi signé un “pacte culturel” – qui court jusqu’à fin 2019 – avec un accompagnement par la DRAC sur plusieurs sujets dont l’extension des horaires de bibliothèques (ce que nous avons réalisé en soirée, mais non pour le dimanche). Cela étant, je regrette parfois que les charges liées à la labellisation de la scène nationale ne tiennent que peu compte de la spécificité du territoire…
Avec la Région, le lien est fiable. Là aussi, il se fait sur le patrimoine industriel et pour la culture scientifique et technique. En revanche, il est plus ténu avec le Département, avec toutefois un travail commun qui est apprécié sur la pratique de la danse.

Qu’attendez-vous de la FNCC ?

J’ai été amené à participer à deux formations de la FNCC, ce qui m’a permis de prendre en main mon mandat. Plus globalement, la Fédération permet un précieux partage d’expériences et une mise en réseau à laquelle je suis très sensible. Je note aussi que cette mise en réseau se fait à l’échelle départementale et régionale, de nombreuses villes de Bourgogne-Franche-Comté étant adhérentes. De plus, le nouveau président, que je croise régulièrement, est lui-même franc-comtois. J’ai décidé de proposer l’adhésion du Creusot à la suite du Congrès de la FNCC l’an passé, pour être dans une démarche plus volontariste.

Mais c’est intellectuellement que la Fédération m’est utile, en tant que lieu de réflexion et d’échanges pour construire les politiques culturelles de demain. Si j’ai le soutien de l’équipe municipale, j’ai aussi besoin d’autres interlocuteurs. La FNCC m’apparaît comme un réseau capable de susciter une véritable émulation intellectuelle.

Propos recueillis par Vincent Rouillon