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Les pratiques musicales en amateur au cœur de la responsabilité politique

Par 2 mars 2020 mars 12th, 2020 Aucun commentaire

La Fedelima (Fédération des lieux de musiques actuelles) vient de rendre publique (février 2020) une enquête nationale remarquable : “Les pratiques collectives en amateur dans les musiques populaires”. Ce travail fondé sur une enquête quantitative couplée à de très nombreux entretiens est essentiellement d’ordre sociologique : profil des amateurs, conditions d’entrée dans la pratique musicale, impacts des différences de genre, esthétiques pratiquées, formations et explosions des groupes… Mais on peut également lire l’étude à l’aune de la responsabilité – décisive – que portent les collectivités pour favoriser les pratiques musicales collectives en amateur. Sa publication un mois avant les élections municipales n’est en rien fortuite…

C’est seulement en conclusion qu’il est expressément fait mention de la responsabilité publique dans l’essor des pratiques musicales en amateur (essentiellement des musiques actuelles, mais aussi de musiques traditionnelles ou encore dans le cadre de fanfares ou de chorales) : « Leur dimension émancipatrice doit être replacée au cœur des futures politiques publiques de la culture mises en place dans les territoires. C’est en ce sens, et dans l’espoir d’une plus grande prise en compte de ces enjeux, que ce travail a été mené. » De fait, on discerne derrière les données fournies qu’elles sont, directement ou indirectement, corrélées à l’action publique, que ce soit par la structuration de l’enseignement artistique, par la mise à disposition tant d’espaces de répétition que de lieux de concerts, ou encore par l’offre d’opportunités de se lancer : tremplins, fêtes de la musique, festivals pour les amateurs, dispositifs d’éducation artistique et culturelle…

“J’ai l’impression d’être un peu plus vivante sur scène” (Lise, chanteuse, 17 ans). « Cette étude tend à élargir nos perspectives d’appréhension de ces pratiques collectives au regard de l’exercice des droits culturels. » Des droits qui prennent ici très concrètement forme au regard de ce que les enquêtés (de tous âges) déclarent puiser dans leur pratique musicale. Qu’elle soit dense, continue, sporadique ou occasionnelle, qu’elle soit au centre de la vie des musiciennes et des musiciens ou au deuxième plan de leur existence, elle est toujours incontournable.

« Je suis formaté en loup solitaire. Je joue le matin au réveil, avant d’aller au travail, le soir en rentrant, parfois le midi lors de ma pause-déjeuner », déclare un guitariste de 58 ans. « C’est l’évasion, ma bouée de sauvetage », confie un autre guitariste (60 ans). Pour Charlotte (chanteuse de 27 ans), « la musique, c’est la petite bête dans mon corps ». Ou encore ces propos de trois guitaristes (la guitare est l’instrument le plus pratiqué dans les musiques actuelles en amateur : 50,3% des amateurs la pratiquent et 28,5% s’adonnent à la basse) : « Ça tient 50% de ma vie » (Tony, 37 ans). « Je ne peux pas vivre sans musique. J’y consacre tout le temps que je peux » (Solal, 49 ans). « La musique ? C’est la bande-son de ma vie » (Joseph, 29 ans). Le souffle même de la vie : « C’est en toile de fond, pas au centre de ta vie, mais comme une respiration dont tu ne peux pas te passer. Tu ne penses pas au fait de respirer… mais c’est ce qui te fait vivre » (Gaël, 42 ans, guitariste et chanteur).

La pratique musicale n’est pas seulement un vecteur de réalisation de soi, mais aussi de lien avec les autres : « La musique m’a fait rencontrer plein de gens » (Tony, 37 ans, guitariste). « Donner un certain plaisir aux gens, c’est une sorte de communion » (Christophe, 51 ans, bassiste). « Voir les gens danser quand on joue et ne plus s’arrêter » (Laure, 43 ans, bassiste).
Dans la mesure où la pratique en amateur de la musique (mais aussi des autres formes d’expression artistique) contribue puissamment à l’équilibre intérieur et à la socialisation, la capacité et la volonté des pouvoirs publics, Etat comme collectivités, sont ici déterminantes.

Qui sont les amateurs ? Plus scientifiquement, l’étude de la Fedelima élabore le “profil-type” de ces personnes pour qui la pratique musicale non professionnelle est indispensable. Elles sont très majoritairement des hommes (80%), jeunes (moyenne d’âge de 36 ans) et plus qualifiées que la moyenne de la population : cadres et professions intellectuelles supérieures (27,6%), professions intermédiaires (24%), étudiants et chômeurs (22,2%) y sont nettement surreprésentés. Inversement, la proportion des agriculteurs (0%), employés (10,8%), ouvriers (6,7%) et retraités (3,2%) y est faible.

Cet élitisme des musiques populaires interroge aussi la puissance publique et les limites que rencontrent les politiques dites de démocratisation culturelle.

Leurs parcours. « La grande majorité des musiciens amateurs interrogés font remonter les origines de leur parcours musical à l’enfance et rapportent avoir grandi dans une famille de musiciens, de mélomanes ou, à tout le moins, dans un environnement où la présence de la musique était prégnante. » Par ailleurs, l’apprentissage encadré dans l’enfance « reste une norme » : près de 30% des répondants ont fréquenté les écoles de musique ou les conservatoires, 10% ont pris des cours particuliers et 5,4% ont suivi les cours et options musique des collèges et lycées.

Et même si l’autodidactisme n’est pas négligeable (24,1%), ceux qui se sont formés seuls finissent par éprouver des lacunes ou des limites qui, sur le tard, les poussent à s’inscrire dans des démarches d’apprentissage plus formelles.

Que ce soit donc pour la transmission du goût de la musique – dont la nature majoritairement familiale trace en creux une profonde inégalité des chances qui ne peut que rendre plus évidente la nécessité de l’EAC – ou pour la formation proprement dite, l’accompagnement de la puissance publique s’avère politiquement décisif.

L’accès à une pratique collective. Les musiques populaires sont des musiques de groupe pour lesquelles la prestation en public fait intrinsèquement partie du processus d’apprentissage. On n’apprend pas d’abord pour jouer après. Le concert est ainsi une étape indispensable sur ce que l’étude appelle « le chemin de l’autolégitimation » ou encore le « tâtonnement vers une pratique auto-organisée ». Comment parcourt-on ce chemin ? Grâce à de multiples initiatives des politiques culturelles publiques. Liste non exhaustive (voir aussi, plus bas, l’exemple du Florida) :

  • une structure d’enseignement musical (orchestre, chorale, école de musique ou établissement scolaire pour les plus jeunes…),
  • pour l’auto-organisation : « les lieux de musiques actuelles sont fréquemment cités en tant que structures qui créent les conditions d’une pratique collective libre, non formelle »,
  • les scènes de musiques actuelles (68,3% des musiciens y jouent via différents formats de concert proposés : scènes ouvertes, premières parties de concert, jam sessions…).
  • les fêtes de la musique, les festivals en amateur, les tremplins locaux…

Ces lieux permettent également des rencontres entre musiciens dont naissent des groupes de musiques actuelles en générant « un sentiment d’appartenance » et grâce auxquels se crée « un écosystème propice au développement des pratiques collectives auto-organisées sur leur territoire ». L’étude souligne également le rôle de mise en relation, voire d’organisation de certains comités d’entreprise.

Les bars jouent aussi, mais insuffisamment, une fonction essentielle. En effet, leur logique commerciale privilégie parfois certains styles au détriment d’autres. De plus, les législations anti-bruit et la recrudescence des plaintes de voisinage pour nuisances sonores contraignent de plus en plus fortement, voire dissuadent les bars de programmer de la musique vivante. De ce point de vue, l’adhésion des collectivités au dispositif des “cafés-culture” (qui peut contribuer à une aide à l’insonorisation tout en permettant une rémunération minimale aux groupes d’amateurs en voie de professionnalisation) peut contribuer à contrecarrer cette tendance au plus grand bénéfice des pratiques en amateur et de l’animation culturelle des territoires.

Telles sont quelques-unes des données apparaissant comme autant d’appels à une meilleure prise en compte des pratiques en amateur de la part des collectivités territoriales : l’éducation artistique et culturelle, l’enseignement spécialisé, le soutien aux lieux de musiques actuelles, mais aussi des actions, qui restent largement à inventer, pour tenter de dépasser le poids des assignations de genre.


Exemple : le Florida à Agen

L’ouverture en 1993 de la scène de musiques actuelles le Florida est le fruit de la détermination de la maire-adjointe à la culture d’alors, Marie-Thérèse François-Poncet. Retour sur une réalisation exemplaire qui a marqué l’histoire de l’engagement des collectivités en faveur des musiques actuelles.

Fondé en 1993 dans une ancienne salle de cinéma du centre-ville d’Agen, le Florida doit son existence à la volonté de Marie-Thérèse François-Poncet. Donc une impulsion proprement politique, fruit d’une réflexion sur les besoins de la jeunesse. « Dans les institutions classiques, je considérais que nous ne touchions qu’à un public limité, dont était notamment absente la jeune génération. Des études ont alors permis de démontrer que ce qu’on appelait à l’époque “les autres musiques” avait la préférence des jeunes », se souvient l’élue, aujourd’hui membre d’honneur de la FNCC, dans un entretien accordé à l’occasion du 20e anniversaire du Florida au quotidien Sud-Ouest.

Pour concrétiser son intuition, Marie-Thérèse François-Poncet se rendra trois années de suite aux Assises du Rock, à Montpellier, pour l’exposer devant des professionnels : créer pour les jeunes un espace dédié, avec cinq studios de répétition pour que tous puissent s’exprimer et bénéficier d’un accompagnement professionnel. Un lieu également autonome vis-à-vis de la mairie, sous statut associatif. Il fallait « que la population se l’approprie et que l’équipe dirigeante issue des musiques actuelles ait une totale autorité » (entretien pour la Dépêche du 9 avril 1993).

Le succès sera aussi grand auprès des professionnels que des jeunes, comme en témoigne ce souvenir : « La veille de la veillée pascale, je suis passée à plus de minuit au Florida. Il y avait des groupes de jeunes qui discutaient devant, après un concert. Rien que ça, c’est formidable, non ? En Grande-Bretagne, la reine a décoré les Beatles. En France, on en est loin. »

Quelques années plus tard, en 1996, Marie-Thérèse François-Poncet inaugure à la FNCC une “Commission musiques actuelles” et rencontre le directeur de la musique et du théâtre d’alors, Dominique Wallon, pour présenter deux rapports, l’un sur les musiques amplifiées, l’autre pour un service public de l’enseignement musical. Elle porte en effet la conviction, concrétisée au Florida, « qu’il fallait donner aux jeunes un outil à l’image du conservatoire pour la musique classique ».

Par la suite et jusqu’à aujourd’hui, l’engagement de Marie-Thérèse François-Poncet a une forte influence pour la FNCC. En 1998, la Fédération organise à Nantes une rencontre sur les musiques amplifiées, puis un colloque musique et danse à Niort. En 2005, elle est reçue par des inspecteurs du ministère chargés d’une évaluation de la politique des musiques actuelles. En 2010, la Fédération s’engage activement sur le dispositif des Schémas d’orientation pour les lieux de musiques actuelles (Solima) et signe le 18 avril 2019, au Printemps de Bourges, une Charte pour les musiques actuelles avec le Syndicat des musiques actuelles (SMA) et la Fédération des lieux de musiques actuelles (Fedelima).


Le Florida aujourd’hui

Dans son étude sur les pratiques en amateur dans les musiques populaires, la Fedelima publie un entretien avec les responsables actuels du Florida. Ils décrivent les nombreux dispositifs à destination des amateurs, avec toujours cette volonté d’articuler espaces de réflexion et processus d’apprentissage. Extraits.

Des scènes ouvertes sont mises en place depuis plusieurs années pour proposer aux musiciens de partager ce qu’ils créent, ce qu’ils expriment dans des conditions scéniques, certes un peu réduites, mais avec du matériel et du personnel professionnels pour les accompagner. Les musiciens s’y inscrivent librement, ils ne sont pas choisis. 10 à 12 groupes sont sur scène et jouent 3 ou 4 morceaux chacun.

Action vers les lycées. A proximité du Florida, il y a deux lycées, l’un technique et l’autre général, qui proposent une classe “musique”. Une scène ouverte est organisée dans ce lycée pour créer des liens, des passerelles mais aussi parce que les lycéens répètent au sein de leur établissement scolaire. Le Florida met également en œuvre un projet en direction des lycées agricoles qui sont excentrés à la campagne et où les lycéens, le plus souvent internes, répètent et jouent. L’idée de ce projet est de donner la possibilité aux lycéens de ces établissements de se retrouver pendant deux journées au Florida pour échanger, se rencontrer, jouer ensemble.

Le “Concert de A à Z” est un projet qui est mené avec un collège. Des élèves sont accueillis en trois temps pour découvrir tous les postes et métiers du spectacle vivant (régie, son, lumière, communication, programmation…). En petits groupes, les collégiens organisent un concert de A à Z, en étant au maximum “aux manettes” de l’opération, de la programmation à la sonorisation.

Des ateliers “physique et son” sont aussi organisés avec un professeur de physique pour faire le lien entre physique du son et physique en classe. Ce projet a apporté une meilleure visibilité du projet du Florida auprès des collégiens.

Eveil musical. Pour les plus jeunes, le Florida propose également de l’éveil musical, ainsi que des cours et ateliers axés sur la pratique collective. Tous les musiciens inscrits au Florida participent à des ateliers collectifs qui aboutissent à des live sessions. Ils sont là, à tous les âges.

Premières parties. Le Florida propose également aux groupes amateurs de passer en première partie de concerts et soirées “sur la grande scène” . Ces concerts sont préparés avec les groupes par des résidences scéniques.

Le Grand Défi est également un projet très fédérateur. Chaque musicien s’y inscrit individuellement, ensuite des groupes sont (re)constitués par tirage au sort et doivent créer un morceau qui illustrera une vidéo qui leur est également attribuée au hasard d’un autre tirage au sort.

Les studios. Le Florida propose régulièrement d’ouvrir les studios, invite les groupes à se rencontrer et à jouer ensemble. L’idée est de fédérer des groupes et des musiciens autour d’une esthétique singulière (les “apéros hardcore” par exemple), notamment parce que ce type d’esthétique n’est pas accepté dans d’autres lieux, tout comme le hip-hop.

Les cartes blanches données à une personne ou à un groupe pour proposer un moment artistique dans le bar du Florida pour valoriser la pratique en amateur.