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Quelle bibliothèque pour le 21e siècle ?

Par 5 janvier 2021Aucun commentaire

Le 22 octobre 2020, la FNCC proposait à ses adhérents un séminaire autour de l’avenir des bibliothèques, outil premier des politiques culturelles locales. Avec deux intervenants : Thierry Claerr, chef du Bureau de la lecture publique au Service livre et lecture du ministère de la Culture (son directeur, Nicolas Georges, avait déjà animé un séminaire de la FNCC en juin dernier) et Alice Bernard, présidente de l’Association des bibliothécaires de France (ABF). Une trentaine d’élu.e.s ont participé à ce séminaire qui envisageait les perspectives de l’action de l’Etat pour 2021, notamment dans le cadre du plan de relance post-covid mais aussi les problématiques centrales auxquelles sont confrontés les élu.e.s : ouverture dominicale, contractualisation avec l’Etat, passerelles entre équipements culturels, diversification des missions des bibliothèques, transition numérique, gratuité… Echos.

Depuis toujours, les bibliothèques, et plus largement l’engagement national en faveur de la lecture publique, relèvent quasi exclusivement de la responsabilité et du financement des collectivités locales. Dans ce champ central des politiques culturelles, la contribution de l’Etat s’apparente dès lors davantage à une offre qu’à un devoir. De ce point de vue, celle transmise par le représentant du ministère de la Culture s’est avérée particulièrement généreuse, d’autant plus qu’elle s’appuie pour partie sur l’effort budgétaire exceptionnel du Plan de relance post-Covid, soit 2Mds€ dédiés à la culture, dont 15M pour la lecture publique. Des sommes qui s’ajoutent au principal outil financier du ministère en ce domaine, le concours particulier bibliothèque de la Dotation générale de décentralisation, dit “DGD bibliothèques”.

Augmentation historique de la DGD. Thierry Claerr a ouvert son intervention sur ce point : « Pour la première fois, la DGD bibliothèques passera le cap des 100M€, après avoir progressé de 80M€ [montant habituel] à 88M€ », à la suite de l’engagement militant de la sénatrice Sylvie Robert, auteure d’un rapport à la source du plan ministériel “Ouvrir plus, ouvrir mieux”. Une augmentation accompagnée d’un élargissement de la destination initiale de la DGD – l’investissement pour la construction ou la rénovation des bâtiments puis pour la transition numérique – à une aide de fonctionnement sur cinq ans dans le cadre des projets d’extension des horaires d’ouverture des bibliothèques.

Extension des horaires d’ouverture. Ces moyens supplémentaires permettront de poursuivre le volet “ouvrir plus” du Plan bibliothèques dont un premier bilan d’étape s’avère positif. « Grâce aux collectivités, nous avons atteint l’objectif de 400 projets à la fin 2020, et nous espérons atteindre les 500 projets d’ici la fin du mandat présidentiel. » A noter que, bibliothèques intercommunales comprises, 623 communes ont bénéficié du plan : 9,1 millions de Françaises et de Français vivent aujourd’hui dans une commune dont au moins une bibliothèque a étendu ses horaires d’ouverture.

Pour autant, le ministère a bien pris la mesure d’une mise en garde adressée par les sénatrices Sylvie Robert et Colette Mélot dans un récent rapport d’étape sur l’extension des horaires d’ouverture (voir également l’article sur le site de la FNCC ”Horaires d’ouverture de bibliothèques : ne pas baisser la garde”). En effet, le plan “ouvrir plus, ouvrir mieux” n’engageait le soutien de l’Etat à la fois pour les études préalables et pour le soutien à l’embauche de personnels supplémentaires que pour une durée de cinq ans. Qu’en sera-t-il après ? N’y a-t-il pas le risque d’un désengagement des collectivités sous la pression de contraintes financières, qui ruinerait des dispositions ayant fait leur preuve quelques années durant ?

Les Contrats Territoires/lecture. La réponse du ministère s’adosse à la fois sur la montée en puissance de la DGD, sur les moyens du Plan de relance et sur l’amplification du dispositif de contractualisation entre les DRAC et les collectivités que sont les contrats Territoires/lecture (CTL).

Conçus sur trois ans autour de tout type de projet contribuant au développement de la lecture publique, avec un financement pour moitié de son coût par l’Etat, les CTL bénéficient d’une reconnaissance unanime. A partir de 2021, la création de “CTL horaires d’ouverture” permettra de prolonger de trois années le soutien de l’Etat aux extensions d’ouverture, avec un apport dégressif : 30% la première année, puis 20% et enfin 10%. Objectif : un transfert en douceur de la charge financière.

Au-delà de cette déclinaison spécifique des CTL, c’est la pertinence de son principe même – à savoir sa souplesse et son adaptabilité tant aux territoires qu’aux choix politiques des collectivités – que ce séminaire a permis de rappeler. « J’ai cru percevoir un vrai intérêt de la part de l’ensemble des collègues pour les contrats Territoires/lecture », confie Jean-Philippe Lefèvre. L’expression d’un sentiment auquel le président de la FNCC ajoute un conseil : « Vous avez toutes et tous intérêt à vous rapprocher du conseiller Livre et lecture publique de votre DRAC et vous dire que vraiment, aujourd’hui, tout est possible dans le cadre de ces contrats. »

Ce dont témoigne le CTL “stratégique” signé par le Grand Dole tel qu’explicité par la conservatrice d’Etat mise à la disposition de l’EPCI par le ministère de la Culture pour le conduire. Fleur Bouillane en expose l’objectif, similaire au thème du séminaire : comment réinvente-t-on une bibliothèque pour demain ? Ce projet, dont le coût est de 60 000€ porté à charge égale par le Grand Dole et l’Etat, est un projet de conception d’une stratégie (et non telle ou telle action ou mise en réseau, comme c’est plus habituellement le cas dans les CTL), avec un travail de diagnostic de six mois à un an sur les attentes et les évolutions possibles des pratiques culturelles réalisé avec l’ensemble des acteurs. Les deux années suivantes seront dédiées à la mise en place d’expérimentations et à la conception d’une stratégie inédite pour imaginer un nouveau modèle de bibliothèque publique. « A ma connaissance, c’est la première fois qu’est conduite une démarche de ce type dans les bibliothèques », note la conservatrice d’Etat.

Pour sa part, la présidente de l’ABF abonde dans ce sens du développement d’une vision stratégique tout en précisant la méthodologie à ses yeux appropriée : « En tant qu’élu.e, vous pouvez avoir une vision stratégique, mais il importe vraiment d’avoir un dialogue avec les équipes de terrain, lesquelles peuvent aussi être force de proposition et constituer un atout opérationnel », insiste Alice Bernard.

Renforcement de la contractualisation Etat/collectivités. A noter enfin que, selon des modalités et des modes de financement divers, d’autres types de contractualisation entre le ministère de la Culture et les collectivités seront renforcés :

  • pour la structuration départementale via les “contrats départementaux” qui, au nombre de seulement 25 fin 2019, concerneront déjà, dès fin 2020, la moitié des Départements (« on est en train d’en couvrir la France ») ;
  • pour favoriser la rénovation énergétique, les bibliothèques étant souvent installées dans des bâtiment construits dans les années 60-70 ;
  • en faveur de l’inclusion numérique via un travail avec l’Agence nationale de cohésion des territoires afin que les bibliothèques soient pleinement éligibles au programme “Inclusion numérique” du Plan de relance (250M€) dont elle peuvent devenir des acteurs majeurs ;
  • pour la mise en place d’un guichet d’aide aux collectivités (+2M€ en 2021) pour l’acquisition de livres imprimés, car si la crise sanitaire a utilement contribué au développement de l’offre numérique des bibliothèques, cela s’est fait au détriment des librairies et des éditeurs  ;
  • pour l’EAC et l’éducation aux médias et à l’information (EMI), « sachant que l’actualité démontre l’importance de développer ces derniers programmes, notamment pour la promotion de la laïcité », précise Thierry Claerr.

Un dimanche à la bibliothèque. Le sujet de l’ouverture dominicale, avec les longues négociations entre collectivités employeuses et équipes professionnelles qu’il suppose, est forcément dans les esprits. Il est entamé par Anne Phelippo-Nicolas, conseillère municipale à Séné, et relayé par la maire-adjointe nouvellement élue à Libourne, car il s’agit là d’une forte volonté de son maire.

Les échanges d’expérience et conseils se multiplient. Pour Alice Bernard, qui en reconnaît l’efficacité pour l’augmentation des publics et pour leur mixité, l’ouverture dominicale fonctionne, mais il importe « également de penser à éventuellement remanier les heures d’ouverture dans la semaine selon une analyse des besoins des populations ».

Même approche mesurée du représentant du ministère : « Si un diagnostic temporel montre que cela a un sens à Libourne, il est alors important de travailler dans cette direction. Mais cela peut en avoir moins ailleurs. » Ainsi, l’ouverture le dimanche peut être pertinente ici et non là, adaptée dans un “quartier politique de la ville” et non en centre-ville. Il rappelle également que ce point était au départ du travail de Sylvie Robert mais que l’avancée de sa réflexion l’a conduite vers une approche plus diversifiée de la question de l’extension des horaires d’ouverture.

Intervention de Frédéric Hocquard, vice-président de la FNCC et élu à Paris, une ville qui a instauré l’ouverture le dimanche dans une bibliothèque par arrondissement : « Je ne reviens pas sur l’évidente utilité sociale et la diversification de publics. Mais il faut reconnaître qu’il y a de longues et belles négociations avec les personnels… Cela prend du temps et c’est normal. » Enfin Fabienne Liadze, maire-adjointe à Issy-les-Moulineaux, se propose de transmettre les éléments qui ont structuré une politique d’ouverture dominicale engagée dans sa ville dès 1994. Et Thierry Claerr rappelle que son ministère a produit un vade-mecum (disponible en ligne) qui donne tous les scénarios possibles pour l’extension des horaires d’ouverture, tout en répétant l’importance de se faire accompagner par les conseillers en DRAC.

La gratuité. La gratuité constitue un autre sujet récurrent. Pour la maire-adjointe à la culture de La Trinité, Chantal Carrié, le point de départ d’une politique de lecture publique consiste en l’instauration de la gratuité des bibliothèques. Son expérience en témoigne : la médiathèque de sa commune a expérimenté les deux, au fil des différentes décisions municipales : la gratuité d’abord, puis son abandon, avec pour conséquence une perte de 40% des inscrits. D’où aujourd’hui, en tout début de mandat, le choix du retour à la gratuité, « premier acte fort pour notre médiathèque » qui va permettre de la redynamiser.

A l’effet positif de démocratisation de l’accès à la bibliothèque, Alice Bernard ajoute qu’en supprimant le travail de gestion des inscriptions payantes, la gratuité permet d’accorder davantage de temps à la médiation et à l’accompagnement.

L’échange est l’occasion pour le président de la FNCC de rappeler que l’action d’une municipalité, en matière de lecture publique comme ailleurs, ne relève jamais d’une décision seulement professionnelle ou technique mais d’un choix politique. Car « la gratuité est un terme qui n’existe pas. Il y a toujours quelqu’un qui paye, un budget… »

La transversalité et l’ouverture. Il en va de même quant à la teneur politique de la relation de la bibliothèque avec son environnement. Plusieurs élu.e.s évoquent à la fois les passerelles qu’il est possible de jeter entre la bibliothèque et d’autres équipements culturels, par exemple avec les Centres de documentation et d’information (CDI) des collèges ou lycées, évoqués par Chantal Carrié. Ou encore des ouvertures en interne vers d’autres missions comme des échanges de savoir-faire entre habitants, une grainothèque, une ludothèque… Avec en perspective de fond une transformation de la bibliothèque en tiers-lieux telle qu’esquissée par Nicolas Delaunay, vice-président en charge de la culture de Paris Vallée de la Marne : « Demain la médiathèque peut-elle être – est-ce choquant ou pas pour mes collègues et pour l’Etat – un lieu où l’on met plein d’autres choses, c’est-à-dire un lieu complètement hybride, y compris les services d’orientation de missions locales, etc. ? Cela a-t-il été expérimenté ? Cela rentre-il dans les canons de la vision de l’Etat ? »

Les expériences en ce sens sont nombreuses et pour certaines déjà anciennes, par exemple à Séné. Mais de fait, la réflexion reste encore naissante, d’où l’invitation faite aux collectivités par le représentant de l’Etat de s’associer à une rencontre territoriale autour de ce thème organisée en juillet prochain, à Roubaix, avec un atelier intitulé “Du 3e lieu au tiers-lieu”. Avec cependant une ligne rouge : en étant intégré à des maisons de la culture, des MJC ou autres, le risque est que la bibliothèque perde son identité fondée sur l’accès à la connaissance, à l’information et à la culture. « On ne veut pas des coquilles vides, mais des lieux où l’on apporte toutes ces valeurs historiques et renouvelées des bibliothèques. »

« On ne peut pas parler d’une bibliothèque sans parler de son environnement culturel. On oublie en effet souvent que les médiathèques font partie d’un projet global de lecture publique et par là d’un projet de politique culturelle. »
Danielle Buys

La lecture publique : des choix politiques. Une réflexion qui là encore relève des principes qui guident une vision proprement politique. Jean-Philippe Lefèvre en rappellera un, celui de l’évaluation, laquelle suppose la mesure de l’adéquation d’une action avec les objectifs politiques dont elle procède : « Il faut comprendre l’importance de l’évaluation, même tous les ans. On a le droit d’essayer, on a le droit de se tromper et on a le droit de changer. Rien n’est figé. Tout peut bouger tout le temps. » Pour sa part, Danielle Buys, vice-présidente, souligne un autre principe : « On ne peut pas parler d’une bibliothèque sans parler de son environnement culturel. On oublie en effet souvent que les médiathèques font partie d’un projet global de lecture publique et par là d’un projet de politique culturelle. »