ActualitésPolitiques Culturelles

Les arts dans l’espace public : une nécessaire expérimentation de la liberté

Par 12 janvier 2021janvier 19th, 2021Aucun commentaire

C’est dans un contexte de crise sanitaire et de questionnement sur la distanciation sociale qu’Art/Cité est né. Une interpellation lancée de la région Sud où sont implantées des structures nationales qui œuvrent au quotidien à l’expression artistique dans l’espace public. Ainsi s’est crée un groupe de travail informel devenu comité de pilotage de cette initiative, autour de la Cité des arts de la rue et son président Jean-Sébastien Steil directeur de la FAI-AR, formation supérieure d’art en espace public, de Lieux publics et son directeur Pierre Sauvageot, directeur et compositeur, de Pierre Berthelot co-directeur artistique de Générik Vapeur, de l’Association nationale des Centres nationaux des arts de la rue et son président Mathieu Maisonneuve, et de la FNCC.

Plus de 600 personnes ont participé aux “ateliers des solutions” organisés du 2 au 5 novembre dans le cadre de la rencontre “Art/Cité, élu.e.s, artistes et organisateurs pour revitaliser ensemble la création en espace public !” Un engouement qui témoigne de la pertinence, tant pour ce qui est des thématiques retenues que du moment choisi, de cette initiative. Quelques échos de paroles d’élu.e.s lors d’un temps de réflexion conçu comme un point de départ pour explorer les conditions et les perspectives d’un renouveau des expressions artistiques dans l’espace public.

Après les exigences de sécurité imposées par la recrudescence du risque terroriste, ce sont les contraintes sanitaires liées à la pandémie de Covid 19 qui ont marqué un coup d’arrêt aux manifestations artistiques dans l’espace public. Un temps de réflexion partagée s’imposait. Avec de très nombreuses questions.

Quel avenir pour la présence de l’art dans l’espace public ? Comment qualifier sa nécessité ? Sous quelles formes renouvelées la développer ? Les politiques culturelles ont-elles mesuré l’ampleur des enjeux de l’art dans la rue ? Comment bénéficier de leur capacité à créer du lien social et à renouveler les politiques de la ville tout en respectant la liberté de création ? N’y a-t-il pas conflit entre l’autonomie de l’œuvre et l’esprit de la commande politique ? Entre l’impératif de participation des habitants et les exigences de l’invention, entre consensus et dissensus ? Quels freins, sécuritaires, politiques, sociétaux, brident la disponibilité de l’espace public aux expressions artistiques ? Quelles pistes pour son renouveau ? De quelle liberté nouvelle notre société a-t-elle besoin ?

C’est autour de l’ensemble de ces questionnements, déjà anciens – comme le rappellera l’évocation récurrente de la Mission pour l’art et la culture dans l’espace public (Mnacep) initiée en 2014 – mais qu’éclaire d’un jour cru le contexte totalement inédit de crise sanitaire, que se sont développés les quatre rendez-vous en ligne des rencontres “Art/Cité”. Avec de nombreuses paroles d’élu.e.s, notamment lors de l’atelier “Collectivités et élu.e.s : quelles attentes, quelles difficultés, quelles initiatives ?” Un atelier nourrit de plusieurs vidéos d’entretiens réalisés par la FNCC.

Arts de la rue et arts des centres-villes. Il n’y a pas que les arts de la rue que la crise sanitaire a fait taire. Ces expressions n’ont pas non plus l’apanage de la liberté artistique. Pourquoi cette focale ? Inaugurant les prises de paroles lors de l’atelier plus particulièrement consacré au rôle des collectivités, c’est en lien avec un autre contexte que Jean-Philippe Lefèvre, président de la FNCC, ancien maire-adjoint à la culture de Dole et aujourd’hui vice-président culture du Grand Dole, souligne l’acuité des enjeux des expressions artistiques dans l’espace public.

« La plupart des élu.e.s ont eu l’opportunité de penser à la question des collectivités et de l’espace public parce qu’on a eu beaucoup d’opérations de réhabilitation des programmes Action Cœur de Ville ces dernières années. Il a donc fallu repenser la requalification des centres-villes pour adapter ces territoires par l’urbanisme pour l’accueil de spectacles. » Et ce, dès avant les conditions de respect des exigences sanitaires que la pandémie a imposées, afin d’anticiper des mesures de sécurité liées en particulier aux risques d’attentats terroristes. « Toutes ces opérations ont été extrêmement riches. Et je ne peux pas imaginer que des élu.e.s qui se sont lancés dans ces opérations n’aient pas eu cette réflexion. Il serait en effet illusoire de penser qu’on peut réhabiliter les cœurs de ville uniquement avec de la pierre. Cela fait 50 ans qu’on restaure et réhabilite toutes ces villes françaises. Réhabilité la pierre, cela ne réhabilite pas la vie. » La culture, si.

L’espace public comme espace de liberté. Pour Jean-Marc Coppola, maire-adjoint à la culture de la nouvelle municipalité de Marseille, la raison première de l’urgence d’une réflexion sur l’art dans l’espace public relève d’une nécessité démocratique. Au-delà de la simple résistance au rétrécissement de l’espace public et dans un contexte national prônant plutôt le repli et favorisant le recul de la solidarité et du partage, la création des conditions de l’ouverture de l’espace public aux expressions artistiques renvoie à une exigence de liberté.

« Quand nous prônons la culture pour toutes et tous, nous prônons la culture partout. Une invitation à investir tous les lieux, en commençant par les lieux qui font partie des biens communs, de façon à faire reculer les fractures et à permettre une réappropriation citoyenne des espaces publics, avec une place plus importante donnée aux artistes. Nous voulons vraiment mettre la culture au cœur du développement de la démocratie et de la citoyenneté parce que nous considérons que c’est l’un des moyens de conquérir de nouvelles libertés et de repenser la société et la ville dans laquelle nous voulons vivre, en donnant plus de place à l’imaginaire indispensable à l’émancipation humaine et politique. »

Enjeux sociopolitiques et liberté de création. Pierre Sauvageot, compositeur, directeur du CNAREP “Lieux publics” et animateur de la rencontre, prend acte du sens politique et citoyen de la présence de l’art dans l’espace public. Mais s’ils animent légitimement la volonté des élu.e.s, ils ne sauraient résumer à eux seuls l’activité des artistes. Comment se pose la question de la liberté de création ? A-t-on le droit de faire dissensus, de choquer ? Le droit de donner la primauté à l’œuvre et non aux objectifs extra-artistiques auxquels peut l’assigner l’attente politique ? Faut-il privilégier la tournée d’œuvres finalisées ou celles de créations ouvertes, dites “in situ”, en relation structurelle avec le lieu où elles sont programmées ? Ces finalités différentes peuvent-elles converger ?

Les éléments de réponses des professionnels à ces questionnements sont divers mais convergents, avec en filigrane l’idée que la prise en compte d’éléments pouvant a priori paraître étrangers à l’art en tant que tel, loin d’entraver la liberté de création, la nourrit. Il s’agirait même là de la spécificité des arts de la rue, dans leurs expressions mêmes et au travers des lieux qu’ils investissent, par opposition à la “boîte noire” des théâtres : les espaces publics, espace du commun, de la vie de chacune et de chacun. Pour un metteur en scène, « la liberté de création ce n’est plus être tout seul et faire son truc à part, mais faire du commun, habiter ensemble ». Se référant explicitement aux droits culturels, il se félicite de la porosité nouvelle entre invention citoyenne et invention artistique : « C’est une super naissance que nous voyons arriver ! »

En retour, le président de la FNCC précise qu’aussi dense que soit ce débat entre liberté de création et responsabilité sociale des arts, il ne concerne pas directement le politique. La charge de ce dernier est de créer les conditions de la liberté de création, non d’en déterminer les formes. « Notre boulot à nous, élu.e.s, c’est de sentir mais pas de choisir. » En revanche le responsable politique peut contribuer à instaurer une durée suffisamment longue pour que le dialogue entre les artistes et les populations puisse trouver ses modalités appropriées, « ce que nous avons notamment fait à Dole grâce à un jeu de résidences tout au long de l’année pour qu’il y ait une sorte de maturation entre une population et des artistes ». Mais, « dans cette histoire, les élu.e.s sont juste des passeurs », non des prescripteurs.

Une artiste de rue propose pour sa part une voie d’invention qui conjugue tournée et création in situ, prise en compte du contexte (la ville, ses habitants, les attentes des politiques) et autonomie de l’œuvre. Soulignant que « la liberté naît de la contrainte », elle travaille via des “protocoles” (ou “dispositifs”) imaginés en amont des représentations, immuables quel que soit le lieu où prendra place le spectacle, qui sont proposés aux municipalités et à leurs habitants pour des réalisations différenciées. Puis, retournant le risque que les artistes deviennent des prestataires de services, elle se revendique en tant que “prestataire du service public”.
Une approche de conciliation que ne partage pas un autre intervenant, avec cette intervention conclusive de ce débat : « Je voudrais aussi revenir à l’œuvre, que les artistes de rue ne deviennent pas que des animateurs, des pompiers du social. Nous avons aussi besoin de l’Etat pour que notre art soit reconnu. »

L’espace public n’appartient à personne. Il revient à Florian Salazar-Martin, maire-adjoint à la culture de Martigues et vice-président de la FNCC, de proposer une synthèse. Evoquant la question des moyens pour rendre l’espace public à la liberté de création, il ajoute que, par définition « l’espace public n’appartient à personne ». Puis propose ce constat : « L’espace public, c’est l’espace de la liberté pas simplement pour les artistes, mais un espace de liberté commun. » Et donc cette réponse : « C’est là où l’on peut dépasser l’aspect programmation et retrouver le lien élu.e.s/artistes/compagnies et institutions. On a plus de chance de retrouver cette communauté d’intérêt dans l’espace public qu’on ne l’a dans les espaces traditionnels de la culture. »

Le temps du compagnonnage. Quelques pistes, puisqu’il s’agit d’un atelier “des solutions”. Tout d’abord, développer le travail avec les artistes et l’inscrire davantage dans la durée, soit une manière de prendre acte de leur fonction sociale tout en leur proposant le temps d’une pleine saisie de leur liberté de création. « Comme les collectivités travaillent déjà dans le cadre des programmes Action Cœur de Ville ou d’autres dispositifs très bien dotés, nous pourrions peut-être intégrer la notion de compagnonnage au long cours de manière plus active. »

La gratuité. L’un des enseignements de la pandémie est que la raréfaction des moyens publics, si souvent invoquée, semble avoir disparu. « Depuis la Covid, on sait qu’on peut mobiliser beaucoup d’argent », ce qui modifie radicalement la perception qu’on pouvait avoir de l’une des caractéristiques majeures des arts de la rue : “faute” de lieu, leur gratuité relève d’une constante. Or, « la gratuité n’est-elle pas finalement une solution pour retrouver une communauté ? Ce que les arts de la rue ont apporté d’une manière générale, c’est une formidable démocratisation, peut-être la plus forte. La gratuité peut renforcer la notion d’égalité, de diversité et surtout de simplicité, de facilité. »

Les Conseils locaux des territoires pour la culture. De manière plus programmatique, Florian Salazar-Martin souligne aussi que les collectivités disposent aujourd’hui d’espaces de concertation qui peuvent utilement se saisir des questions de l’art dans l’espace public, c’est-à-dire d’un lieu unique du partage de responsabilité entre l’art et le politique, entre les collectivités et entre les collectivités et l’Etat. « Nous mobiliserons les Conseils locaux des territoires pour la culture sur ces questions. Ce sont de formidables outils à notre disposition pour avancer. »

Enfin, cette conclusion qui aurait aussi pu servir d’exergue à l’ensemble des quatre ateliers Art/Cité tant la teneur des échanges comme le plaisir de les avoir se sont révélés denses : « Je pense que la bonne nouvelle est plutôt du côté de l’espace public. »

Témoignages d’élu.e.s

Plusieurs vidéos d’entretiens avec des élu.e.s ont rythmé les échanges. Elles ont témoigné, à chaque fois, de l’importance de la prise de conscience des enjeux politiques de l’art dans l’espace public et d’une forte volonté politique déjà mise en œuvre pour placer cette dimension bien spécifique de la création et de la diffusion artistique au cœur des politiques culturelles locales. Une volonté que la pandémie de Covid n’a non seulement pas effacée mais bien au contraire renforcée pour l’avenir. Conseils et éléments de bilan.

Aymeric Seassau, maire-adjoint à la culture de Nantes. « Dans espace public, il y a deux mots, espace et public. L’espace, c’est un territoire de liberté, un territoire à investir. Et à investir publiquement : le lieu de la vie en société, le lieu où nous pouvons faire société.

Conseils pour promouvoir l’art dans l’espace public. « Il faut d’abord faire reculer les logiques de peur, dépasser un certain nombre d’inquiétudes, par exemple quand il faut arrêter un certain nombre de trams, bloquer des rue, etc. Donc première “recette” : ne pas avoir peur d’investir cet espace et de prendre ces risques-là. Deuxième nécessité, avoir confiance dans les artistes, dans leur capacité à proposer, à nous interroger, parfois nous révolter, à offrir un regard sur le monde qui peut permettre aussi de le transformer – donc là aussi ne pas avoir peur de déranger, de choquer.

Le rôle de l’élu.e. « Les élu.e.s sont porteurs de projets. Ils sont aussi garants de l’exercice démocratique. Nous avons été élus sur un programme. C’est notre fil conducteur. Il faut s’y attacher, car il en va du fonctionnement même de notre démocratie, qui est bien mal en point. Deuxième élément : l’élu.e n’est pas prescripteur. La rencontre entre les arts et la politique doit rester de la pleine souveraineté et de la pleine décision des artistes dans ce qu’ils ont envie d’exprimer. Cette relation de confiance entre la liberté absolue de création qui est à défendre à tout prix et le rôle politique qui est de pouvoir l’accompagner, de “toper” sur une certain nombre de projets est primordiale ; cette rencontre doit être préservée et amplifiée. »

Yves Dumoulin, maire de Fareins. « L’espace public, c’est le lieu de rencontre avec et entre les habitants. Les collectivités doivent tout faire pour agrémenter au mieux cet espace en le rendant le plus accessible, le plus agréable possible pour que les gens s’y sentent bien et aient envie d’y venir.

L’impératif de la participation. « A mon sens, il ne faut pas amener la culture comme un cadeau empaqueté, tout prêt. On a besoin de la participation des habitants d’une manière ou d’une autre. Il faut une coïncidence de volonté entre la collectivité, le projet artistique et aussi les habitants qui doivent être en capacité de pouvoir comprendre que c’est intéressant pour une commune d’immobiliser trois semaines un lieu, parfois au détriment d’animations locales, car cela fait un brassage de gens. Le seul frein peut être l’aspect financier. Ce que je ne veux plus, c’est qu’une collectivité, parce qu’elle a les moyens ou parce qu’elle a mis les budgets, offre d’en-haut un événement culturel. Il faut que cela vienne de la base et que ce soit vraiment participatif. »

Edwige Pannier, maire-adjointe à Sotteville-lès-Rouen. « En matière culturelle, l’espace public c’est un grand terrain de jeu. Le lieu où l’on peut imaginer des festivals, des animations envers tous les publics, du jeune public aux publics un peu plus aguerris, des personnes qui n’ont pas forcément accès à la culture à ceux qui y vont naturellement.

Participation. « L’essentiel est de travailler avec la population et non plaquer quelque chose sans qu’elle adhère. Donc faire de l’action et de la médiation culturelles. Puis travailler en étroite collaboration avec les différentes institutions, que ce soit la DRAC, la Préfecture, les pompiers : un savant mélange de rapports qui permet une adhésion de chacun, fruit d’un dialogue constant avec nos concitoyens et avec les différentes institutions.

Démocratisation. « Les arts de la rue permettent un premier apprentissage vers la culture, car pour certains c’est extrêmement compliqué d’entrer dans une salle de spectacle ou une bibliothèque. C’est une introduction à la salle de spectacle.

Nécessité des arts. « La présence de l’art est primordiale. Il permet l’émerveillement, la connaissance et l’appréhension de l’autre. Là, tout d’un coup, on créé du lien social. Pas d’obligation mais de la chaleur humaine. Cela permet le bien-vivre ensemble. Si les artistes baissent les bras devant la Covid, cela va être compliqué. Tout le monde attend beaucoup de la culture pour ne pas se laisser submerger par la morosité ambiante. »

Jérémy Pinto, maire-adjoint à la culture du Creusot – une Ville qui a maintenu cet été son festival d’arts de la rue “Beaux Bagages” –, participait au 2e atelier de la rencontre Art/Cité, avec pour thème “Pandémie, nouvelles restrictions, nouveaux récits, nouvelles solutions”. Premiers éléments de bilan.

Refaire politique. « Ce que je voudrais retenir en termes de bilan, c’est la nécessité de refaire dialogue entre les politiques, les publics et les artistes avec la nécessité de tenir un discours politique sur la place de la culture, pas uniquement pour la sauvegarde d’un modèle mais bien pour repositionner des valeurs dans un contexte où tout est bousculé. Il y a nécessité à refaire politique et en particulier en matière de culture.

Faire réseau. « Deuxième élément de bilan, c’est en quoi l’art permet de réinterroger les villes. Et encore, l’effet réseau, puisque nous avons été un peu seuls dans cette expérience d’adaptation. On a ressenti la nécessité de renouer avec la vie culturelle et aussi de participer à une forme de réassurance au cours de l’été pour rompre avec la morosité. En tout cas le public s’est déplacé assez nombreux et l’ensemble des artistes et des compagnies qui ont pu nous rejoindre dans cette expérience du maintien de “Beaux Bagages” étaient très enthousiastes. »

A écouter : Podcasts des rencontres Art/Cité

#ArtCité