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Cinquante ans de pratiques culturelles en France

Par 16 juillet 2020 juillet 17th, 2020 Aucun commentaire

L’étude du DEPS “Cinquante ans de pratiques culturelles en France” (10 juillet 2020) explore un demi-siècle de vie culturelle, soit une période (des années 70 à nos jours) qui recouvre presque intégralement les politiques culturelles telles qu’elles ont été fondées dès la naissance du ministère de la Culture : sur le principe de la démocratisation culturelle. Mais la démocratisation de quoi ? De l’accès à l’offre pour tous ? Ou de l’essor des pratiques artistiques pour chacun ? Une interrogation d’actualité proprement politique…

La 6e étude du DEPS sur les pratiques culturelles des Français acte deux faits de civilisation aux impacts majeurs sur la place de la culture dans notre société. Le premier est d’ordre démographique et générationnel : la génération, nombreuse, des baby-boomers (nés entre 1945 et 1954) est en train de passer la main ; or c’était elle qui constituait l’essentiel des publics de la culture au sens classique, en un temps marqué par une certaine rareté des propositions. Le second est d’ordre technologique : la révolution numérique a profondément modifié à la fois les modalités et le régime d’accès aux contenus culturels (sous le signe de l’abondance) ainsi que la nature même de ces contenus.

Les six tendances à l’échelle de 50 ans identifiées par les chercheurs sont toutes tributaires de ces deux évolutions :

  1. La place croissante de la culture dans le quotidien des Français, fruit de la combinaison entre la multiplication des équipements culturels et l’accroissement des consommations audiovisuelles (notamment télévisuelles), puis numériques.
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  2. L’essor considérable, en dix ans, des pratiques culturelles numériques, non seulement dans l’accès aux biens culturels traditionnels, parfois dits “légitimes”, mais aussi à d’autres : « Jouer à des jeux vidéo, écouter de la musique et consulter des vidéos en ligne sont désormais des pratiques majoritairement répandues chez les jeunes. »
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  3. Des Français plus nombreux à fréquenter les lieux culturels, surtout après 40 ans. Que ce soit la sortie au cinéma (autrefois plutôt le fait des jeunes), au spectacle ou pour les visites du patrimoine, « ces pratiques sont maintenant devenues courantes aux âges intermédiaires et surtout plus élevés ». Donc une érosion des différences générationnelles pour les pratiques culturelles.
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  4. La réduction de certains écarts territoriaux et, dans certains cas, sociaux. « La massification de certaines pratiques, notamment audiovisuelles, numériques ou encore cinématographiques, va de pair avec une réduction notable des écarts de pratiques qui pouvaient exister entre les populations des grandes villes et celles des milieux ruraux ou encore entre les milieux sociaux. » Ce succès de la démocratisation reste cependant relatif car, « les plus diplômés et les catégories socioprofessionnelles supérieures continuent de fréquenter plus souvent les équipements ».
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  5. La singularité culturelle des générations récentes. Si l’irruption des usages numériques n’efface pas le goût des sorties culturelles des jeunes, « la montée en puissance des usages numériques […] redéfinit profondément le paysage culturel des générations les plus récentes ». Pour ainsi dire, pour les jeunes (15/24 ans), un véritable objet de culture possède une double nature : physique et virtuelle.
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  6. Le déclin de pratiques associées à la génération du baby-boom. Diminution de la lecture de livres, de la fréquentation des concerts de musique classique, affaissement de la fréquentation des sites patrimoniaux…, ce déclin est lié au vieillissement d’une génération qui se distinguait, « à la différence des générations antérieures comme postérieures », par des comportements particulièrement développés. Avant « facteur structurant du paysage culturel des cinquante dernières années », son effacement menace la fréquentation à venir des équipements culturels dont la multiplication constituait le fer de lance des politiques de démocratisation culturelle. D’où cette remarque du DEPS sur « le caractère daté de la thématique de la démocratisation », opérationnelle dans une France très divisée entre une population aux activités culturelles réduites et « une autre (minoritaire, urbaine voire parisienne, diplômée), particulièrement amatrice de culture, en particulier dans ses formes les plus légitimes (lecture, théâtre, concerts de musique classique) ». Cette division qu’il fallait alors contrer n’est plus aussi prégnante.

Ce graphique dont les paliers se situent tous les 10 ans fait apparaître une diminution très sensible du nombre de pratiquants en amateur (presque 5 fois plus nombreux en 1981 qu’en 2018). Il est particulièrement significatif pour l’évolution lors de la décennie 2008-2018, avec une féminisation de ces pratiques, une proportion croissante de la représentation des cadres et des personnes diplômées ainsi que leur sur-concentration dans les grandes agglomérations.

Des enseignements pour les politiques culturelles à venir ? Le travail du DEPS est d’une remarquable finesse – un panorama historique rare qui recoupe étroitement l’intervention à la FNCC du sociologue Olivier Donnat, artisan principal des précédentes études sur les pratiques culturelles des Français – dont il reste hasardeux de tirer des conséquences prospectives. Une hypothèse cependant.

On peut distinguer trois phases (imbriquées) au cours de ces 50 années :

  • La première, dans un univers encore marqué par la rareté des possibilités d’accès à la culture, a réellement accru les publics de la culture sans toutefois réussir à pleinement contrecarrer le poids des prédispositions sociodémographiques. Cette période correspond significativement à la génération des baby-boomers.
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  • Au cours de la deuxième période ce qu’on appelle “la culture” se diversifie, en contact notamment avec l’essor du numérique (musique enregistrée, vidéo, jeux vidéo…). Alors la prégnance des profils sociologiques s’atténue, donnant corps à une démocratisation sociale, laquelle ne relève cependant pas d’une volonté politique mais d’une évolution technologique et d’un tendance démographique. On assiste en quelque sorte à l’instauration d’un monde culturel double où coexistent culture classique et nouveaux contenus, sortie et “culture en chambre” ou en itinérance.
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  • La troisième phase est celle d’une “post-démocratisation” marquée par l’effacement de la génération des baby-boomers. Elle tend vers un éclectisme numérique “augmenté” ou “autoréférencé”, qui s’affranchit du socle de la culture “légitime”. « Les enjeux sont aujourd’hui très différents : dans ce régime d’abondance, les modalités selon lesquelles l’expérience culturelle est vécue sont contradictoires : élargissement des perspectives et enrichissement de l’expérience pour les uns (univers de l’éclectisme augmenté), ces pratiques peuvent se traduire au contraire pour d’autres par un isolement dans des contenus autoréférencés, inscrits dans des communautés (risque encouru dans l’univers du tout-numérique). »

L’enjeu n’est donc plus tant de savoir si la démocratisation a fonctionné ou peut mieux fonctionner, mais d’identifier ce qu’il faudrait démocratiser. Un dernier constat fournit ici une piste. Quelle que soit sa forme, classique ou éclectique, la démocratisation promeut l’accroissement de la consommation d’œuvres, avec un succès certain. Mais dans le même temps, l’étude souligne un récent « essoufflement des pratiques en amateur. Ainsi, si la pratique musicale individuelle ou en groupe, y compris sur ordinateur, avait nettement progressé des années 1970 jusqu’à la fin des années 1990, elle a depuis connu un repli, qui s’est accéléré au cours de la dernière décennie » (voir graphique ci-dessus).

Ne serait-ce pas là l’une des voies d’une nouvelle phase des politiques culturelles : promouvoir davantage la pratique artistique ? L’étude des chercheurs du DEPS n’a pas vocation d’avancer des préconisations politiques, mais leurs travaux peuvent peut-être contribuer à étayer une hypothèse que traduit deux tendances aujourd’hui déjà à l’œuvre :

  • la reconnaissance des droits culturels et de leur triptyque accès-participation-contribution,
  • et la volonté de généralisation de l’EAC, avec son propre triptyque : connaissances, rencontre avec les œuvres et les artistes et pratique artistique.

Dans les deux cas, la nouveauté – que la FNCC exprime en s’engageant pour la préservation et la promotion de la diversité de la création et des pratiques artistiques –, réside dans une plus grande prise en compte du troisième terme de chacun de ces deux triptyques.

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Cinquante ans de pratiques culturelles en France, par Philippe Lombardo et Loup Wolff, Département des études, de la prospective et des statistiques (DEPS) du ministère de la Culture