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Cohésion culturelle des territoires

Par 13 janvier 2020Aucun commentaire

La Conférence nationale des territoires de décembre 2017, qui s’est tenue à Cahors, avait appelé de ses vœux la rédaction d’un rapport sur les conditions et les effets d’une politique de cohésion des territoires. Il a été réalisé à l’été 2018. Alors qu’aujourd’hui sept villes sont activement engagées dans des programmes Action Cœur de Ville, le constat de l’importance de la dimension culturelle dans les dispositifs de revitalisation des centres-villes montre combien la cohésion des territoires est aussi une affaire de cohésion culturelle.

La prospérité à la campagne : ce titre d’un dossier du Monde (10/09/2019) interpelle par son caractère apparemment contradictoire tant l’association entre déclin et territoire rural est d’usage. Une association que démentent les exemples donnés : le dynamisme du point de vue de l’emploi de Vitré (+11% entre 2008 et 2016), la résistance au chômage du Choletais, de la Mayenne ou encore de la Vendée (4,6% de taux de chômage et une croissance record de la population : 483 000 habitants en 1982 pour 670 000 en 2016).
Même constat au niveau régional : un taux de croissance démographique quadruplé depuis 1970 pour la Nouvelle-Aquitaine, triplé pour les Pays-de-la-Loire et la Bretagne, doublé pour l’Occitanie, alors que sur la même période l’Ile-de-France a perdu 1,2 million d’habitants.

L’essentiel des données citées par le quotidien est issu d’une enquête du Commissariat général pour l’égalité des territoires (CGET), réalisée en juillet 2018, qui lie le dynamisme d’une ville au plus ou moins fort niveau de cohésion des territoires, indépendamment de ce qu’on a pu appeler le “ruissellement métropolitain” sur lequel comptait tant la loi NOTRe. « L’ambition de cohésion vise à mettre au cœur des politiques ce qui tient les territoires ensemble, ce qui les rend fonctionnellement et politiquement solidaires. »

Bien vivre immatériel. En contrepoint du programme national Action Cœur de Ville, dont il est l’initiateur principal, le CGET mise sur les “fonctions de centralités” des villes petites et moyennes. Alors que dans les grandes agglomérations on souffre à la fois de la congestion urbaine et de la surchauffe des prix de l’immobilier, les villes de taille modeste sont ou peuvent devenir des espaces de bien-être de plus en plus recherchés. Elles s’avèrent en effet propices à « l’épanouissement [qui] se situe, à la fois d’un point de vue individuel et collectif, dans la recherche du “bien vivre” » ; ce qui inclut « une quête de sens et la satisfaction de besoins immatériels », notamment en tant que lieux de rencontre, de proximité et de lien.

Biens communs culturels. Pour revitaliser les petites et moyennes villes, il ne suffit pas de promouvoir le développement économique et les conditions de la vitalité d’un territoire dépassent les seules considérations pragmatiques (offre d’emploi, de transports, de sécurité…). La qualité de vie dépend de l’accès à l’éducation et, en particulier, « d’un accès équitable aux activités et à l’éducation culturelle, notamment en favorisant des coopérations entre grands pôles urbains, qui accueillent des ressources culturelles spécifiques, et les autres territoires afin d’assurer la circulation de ces biens communs ».

“Capital social” des territoires. « Les territoires sont avant tout les socles de la vie quotidienne des Français, des espaces vécus qui nourrissent la cohésion territoriale. » Chaque espace porte son propre capital social : la densité de « ses réseaux d’acteurs locaux et leur capacité à collaborer afin de répondre à des besoins collectifs ». Et ce capital est largement culturel. D’où l’impératif, pour le CGET, de la valorisation du patrimoine (minier et industriel compris), de l’héritage culturel du territoire, de ses pratiques vernaculaires, mais aussi celui de promouvoir « la vigueur de l’engagement associatif notamment autour d’enjeux environnementaux et sociétaux ». Des engagements qui dépendent autant des élus en charge de la culture que de ceux dédiés à l’économie, l’environnement ou à l’urbanisme.

Selon le rapport, ce capital social a été profondément altéré sous l’effet de la montée de l’individualisme et du repli sur soi, du chômage de masse et de l’hyper mobilité. Aujourd’hui, de nouvelles pratiques génératrices de cohésion sociale se font jour : crowdfunding, jardins partagés, circuits courts (AMAP)… Parmi elles, on notera en particulier que le soutien aux “tiers-lieux” – sur lesquels le CGET a commandité une étude (cf. la Lettre d’Echanges n°174) qui conclut à leur capacité à redynamiser les territoires par la création de liens nouveaux entre leurs habitants – relève d’un impératif pour « recréer ou renforcer le capital social de certains territoires ».

“Empowerment” des territoires. Selon le prix Nobel d’économie Amartya Sen, l’empowerment – “potentialisation” ou “capabilisation” – consiste à accroître la capacité de chacun à orienter son existence et à se saisir des opportunités qui s’offrent à lui. Là aussi, le CGET s’en réfère notamment aux tiers-lieux en tant qu’ils favorisent la rencontre, le faire-ensemble et les collaborations inédites, qu’on nomme les tiers-lieux du vieux terme de “coopérative” ou de ceux, modernistes, de “fab lab”, “living lab” ou bien “hackerspace”. « Empowerment des territoires et activation du capital social local sont étroitement liés. » Tel est sans doute le sens à donner aux “quartiers culturels créatifs” désormais associés au programme Action Cœur de Ville.

Comme l’a clairement montré l’enquête de la FNCC sur les programmes Action Cœur de Ville des villes adhérentes à la Fédération (cf. la Lettre d’Echanges n°167), que ce soit autour des dimensions économiques (commerces de proximité), environnementales (espaces verts), culturelles (réhabilitation du patrimoine), etc, l’ambition des élus n’est pas tant de créer les conditions pour obtenir des chiffres positifs – accroissement de la production de richesses, courbe démographique en hausse, afflux du nombre de visiteurs – que l’épanouissement non chiffrable du plaisir de vivre.

Créer du désir, peut-être est-ce cela que cache la formule bien austère de “cohésion des territoires”…

Le rapport du CGET


La ruralité plébiscitée par les français

Une enquête du Cevipof/Sciences Po, commanditée par l’AMF – “Les Français satisfaits des communes rurales” (09/2019) – « vient renverser certaines idées reçues concernant la fracture territoriale ».

Les métropoles sont souvent présentées comme très convoitées et les territoires ruraux comme des espaces de relégation. Or à la question “dans l’idéal, si vous aviez le choix, où préféreriez-vous vivre ?”, 45% des enquêtés répondent “à la campagne”, 41% “dans une ville moyenne” et 13% seulement “dans une métropole”.

« Le rural reste très demandé alors que les grandes villes ne font plus rêver et constituent des destinations imposées par leur offre d’emplois ou leurs ressources éducatives. » Et contrairement à l’idée reçue, les jeunes, même diplômés, sont attirés par la campagne. Seul un tiers (28%) des moins de 35 ans ayant au moins le niveau Bac+4, voire un diplôme d’une grande école, préfèrent les métropoles, 43% les villes moyennes et 30% le milieu rural. Par ailleurs, ces proportions chez les 65 ans et plus sans diplôme sont, respectivement, de 8% pour les métropoles, de 42% pour les villes moyennes et de 50% pour la campagne.

A noter parmi les “points noirs” des communes rurales, aux côtés de l’absence de transports en commun, un accès insuffisant aux services culturels.

L’enquête du Cevipof