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Diplomatie culturelle et bataille d’influence

Par 14 octobre 2020octobre 16th, 2020Aucun commentaire

Le 22 janvier puis le 11 février, le ministre des Affaires étrangères a été auditionné par la commission culture de l’Assemblée nationale. L’occasion d’une véritable conférence sur ce qu’est la diplomatie d’influence, ses enjeux et les moyens dont elle dispose : tout d’abord l’éducation et l’enseignement de la langue française, mais aussi le sport, les industries culturelles et créatives, les musées, l’archéologie… « Pendant très longtemps, on a distingué le “hard power” de ce que l’on appelait un peu trop vite le “soft power”. » Démonstration qu’il n’est pas véritablement question de puissance “douce”, mais bien d’une bataille, avec ses territoires à conquérir (notamment l’Afrique), avec ses troupes (les francophones), avec ses adversaires (la Chine, les séries télévisées turques…). Panorama des champs prioritaires de la diplomatie d’influence de la France.

Le Minaret et des vestiges archéologiques de Djam, en Afghanistan, fragilisés à la suite d’inondations mais aussi menacés par la situation sécuritaire, font l’objet d’un projet de sauvegarde financé par l’Aliph à hauteur de 1,9 millions de dollars.

Géopolitiquement, le monde a profondément changé. Plus éclaté, moins bipolarisé, la prégnance de l’influence française peut s’en trouver renforcée. « Promouvoir notre modèle culturel, ce n’est rien moins que consolider la souveraineté et la place de notre pays et de l’Europe dans la mondialisation. » Le Brexit ouvre davantage d’espace au sein de l’Union européenne et « l’attractivité de la culture française, en particulier dans le domaine du cinéma est très forte. » D’où la nomination de 37 ambassadrices et ambassadeurs dans des pays à fort potentiel de développement pour les industries culturelles et créatives et notamment une coopération renforcée dans le domaine du cinéma avec l’Inde.

La bataille des industries culturelles et créatives (ICC). Comment, aussi, résister à Netflix ? En s’appuyant sur les textes validés au niveau européen sur l’audiovisuel et les droits d’auteur qui devraient permettre des obligations de diffusion de 30% d’œuvres européennes et aussi de mettre en place une obligation de financement de la production française et européenne à hauteur de 25% des services de vidéo à la demande.  Au-delà du cinéma et de l’audiovisuel, le ministre distingue trois secteurs des ICC aujourd’hui à ses yeux sous-exploités : la musique, les jeux vidéo et l’architecture. A ce titre est inaugurée une “diplomatie musicale”, avec l’ouverture de trois postes de chargés de mission musique, l’un à Abidjan, l’autre à Bogota, le troisième à Singapour.

La puissance de la francophonie et l’Afrique. L’un des grands vecteurs de l’influence française réside dans le dynamisme de la francophonie. Le nombre croissant de pays ayant rejoint l’Organisation internationale de la francophonie (OIF) – qui célèbrera son 50 anniversaire en décembre 2020 à Tunis, est « un signe d’attraction et d’influence » certain : « La langue française a énormément de capacités de développement dans l’avenir, en particulier par la capacité démographique et le développement de l’Afrique, à condition qu’on soit au rendez-vous. Et nous essayons de l’être. » Jean-Yves Le Drian note en particulier qu’il n’y a encore que relativement peu d’échanges entre pays africains : il importe que le français devienne la langue de la mobilité intra-africaine.

Sur ce continent, le ministre met en avant la création de six alliances françaises et l’ouverture de quatre écoles en Tunisie (de ce point de vue, les armes françaises sont 500 Instituts français dans les ambassades, 835 Alliances françaises, 27 instituts de recherche et 522 lycées et écoles) mais aussi l’inauguration (prévue en juin mais reportée pour cause de crise sanitaire) de la saison Africa 2020 et qui doit se dérouler dans de nombreuses villes françaises : « Ces échanges, ces croisements contribuent aussi à leur manière à construire une mondialisation à visage humain et à bâtir un monde commun. »

Contribution au déploiement d’un “Islam modéré”. Car le soft power peut aussi avoir vocation à prévenir d’éventuelles violences pouvant naître de conflits culturels et/ou religieux. Pour Jean-Yves Le Drian, cela fait aussi partie de la diplomatie d’influence que de travailler avec des acteurs locaux, pour que ces partenariats, « en particulier avec le monde arabe, serve aussi à développer un islam modéré ». Sur ce champ particulièrement sensible, le ministre des Affaires étrangère met notamment en avant un projet de coopération avec les Emirats arabes unis, via la Sorbonne d’Abou Dhabi, « pour qu’y soit enseignée une approche raisonnée et critique de l’islam et du fait religieux. Ce sera aussi le cas à Tunis. L’importance de la culture dans les échanges est encore plus importante qu’auparavant. »

L’archéologie. Diplomatie muséale, éducative, universitaire, musicale, audiovisuelle, sportive…, les vecteurs de la diplomation d’influence couvre un vaste champ de l’action politique. Mais il en est un « qui n’est pas secondaire », celui de l’archéologie. Ici, le ministère des Affaires étrangères a sous sa responsabilité 162 missions de fouilles archéologiques dans 78 pays.

Jean-Yves Le Drian met particulièrement en avant l’Alliance internationale pour la protection du patrimoine dans les zones de conflit (Aliph), créée en 2016 dans le cadre d’un partenariat entre la France et les Emirats arabes unis. Dotée de 80M de dollars (dont 30M versés par la France), elle a engagé jusqu’à présent 43 projets dans 14 pays. Cette politique répond tout particulièrement à la double question de la diplomatie d’influence : « Que peut notre diplomatie pour la culture et l’éducation ? Que peuvent la culture et l’éducation pour notre diplomatie ? » A la première, elle apporte la réponse du rayonnement du savoir-faire français et à la seconde la lutte contre le radicalisme.

Un oubli. Les deux auditions du ministre des Affaires étrangères ont démontré avec pertinence la force de la diplomatie d’influence par la culture pour promouvoir, dans un monde de plus en plus conflictuel, les valeurs de dialogue, de tolérance, d’ouverture aux autres et de démocratie telles qu’elles fondent la République. Mais il en est une autre qu’il n’a pas citée.

Le 4 février, la députée (LREM) de la Drôme Mireille Clapot, auteure d’un rapport sur la place des droits des femmes dans la diplomatie française (2018), avait posé au ministre de la Culture une question qui, de fait, concerne aussi directement le ministre de Affaires étrangères : « Les Instituts français participent en particulier au rayonnement et à l’attractivité de la culture française dans le monde. Or les valeurs françaises en faveur de l’égalité entre les femmes et les hommes passent par la représentation dans ces structures culturelles. » Ne faudrait-il pas respecter dans le programmations proposées par les Instituts français le principe d’une « éga-conditionnalité » femme/homme ? Voilà une dimension de plus pour la diplomatie culturelle et la bataille d’influence.