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ActualitésPolitiques Culturelles

Genre & créativité : des avancées au bord du précipice

Par 12 juillet 2021Aucun commentaire

En amont de la finalisation, en 2022, de la 3e édition du rapport mondial Re|penser les politiques culturelles, l’Unesco publie un état des lieux des avancées et des blocages de l’ambition d’égalité de genre, assorti de préconisations dont bon nombre concernent directement les pouvoirs publics, Etats comme instances de gouvernance locales. Des progrès sont certes notables mais, précise le titre de cette vaste étude mondiale, nous sommes aujourd’hui « au bord du précipice ». Ce précipice est clairement identifié : la crise de la Covid a particulièrement impacté les groupes déjà marginalisés, une situation qui, sans volonté politique forte, risque d’initier durablement un recul des inégalités de genre dans le monde de la culture.

Le rapport de l’Unesco prend pleinement en compte l’actualité : les moments #MeToo et la crise Covid. Les deux marquent un tournant dans l’ambition de l’égalité de genre et, du point de vue institutionnel de l’Unesco, dans l’évaluation de l’un des indicateurs fondamentaux pour la réalisation de la Convention pour la préservation et la promotion de la diversité des expressions culturelles (2005). Mais « le progrès réalisé récemment risque d’être fortement fragilisé ». #MeToo a provoqué une libération de la parole que la crise pandémique peut aujourd’hui étouffer.

« Le point essentiel à retenir est que nous sommes au bord du précipice. Les mesures élaborées, les données collectées et les décisions prises aujourd’hui sur qui et quoi soutenir dans l’immédiat et pendant la période de récupération post Covid-19 détermineront si le progrès vers l’égalité des genres et une diversité florissante des expressions culturelles continue ou si cette égalité et cette diversité sont profondément compromises. »

Autre approche d’actualité : le rapport élargit la problématique de l’égalité femme/homme à d’autres types d’inégalité de genre pour les englober dans les mêmes difficultés de reconnaissance et, en particulier, les mêmes risques de violence sexuelle : « Les personnes s’identifiant en tant que femmes ou à d’autres genres sont beaucoup plus susceptibles d’être victimes de harcèlements, d’abus, d’agressions. »

Une prise de conscience mondiale. Le “précipice” dans lequel l’humanité pourrait tomber s’avère d’autant plus vertigineux que les avancées dans l’égalité de genre (financements de la création, rémunérations, conditions de travail, visibilité, etc.) se sont généralisées. Indonésie, Amérique du Sud, Tanzanie, Europe, Moyen-Orient…, il n’existe plus de région du monde où des groupes ne défendent l’égalité de genre et où leur action rencontre, peu ou prou, un certain écho politique et institutionnel. A première lecture, ces pages font découvrir que, si la France peut se féliciter de la mobilisation de son Etat, de ses collectivités ainsi que de sa société civile, des initiatives analogues, parfois plus ambitieuses, existent presque partout.

Mais inversement, c’est à l’échelle de la planète que plane le risque de régression porté par une pandémie mondiale. Partout, « les moments de crise aggravent la vulnérabilité de groupes déjà marginalisés, notamment les femmes, et peuvent renforcer l’idée que les femmes sont moins importantes ou “moins irremplaçables” que les hommes en tant que main d’œuvre du secteur créatif. » Les craintes exprimées par l’Unesco prennent dès lors un tour volontairement dramatique, non pour se complaire dans le catastrophisme, mais parce que les conséquences à venir de la pandémie échappent à l’anticipation tant quant à leur ampleur que quant à leur nature.

Une crainte à la mesure de l’inconnu. Un indice cependant, livré par la présidente de la Fédération internationale des acteurs : « Les femmes rencontrent souvent des difficultés après une interruption de leur carrière. Nous l’avons constaté depuis plusieurs décennies déjà, lorsque les femmes essayent de retourner au travail après un congé maternité. Elles devront peut-être faire face à des obstacles similaires après la crise actuelle. » Autre indice : à la suite de la crise, « 96% des membres de Women in Film and TV UK [Royaume-Uni] ont perdu l’intégralité de leur revenu soit de manière temporaire soit de manière définitive » – une perte de rémunération également constatée par le Réseau européen des professionnelles de l’audiovisuel qui identifie une baisse de revenu moyenne de 67%. D’où cette préconisation concernant les Plans de reprise post pandémique : « Il est indispensable d’intégrer les dimensions de genre et la participation d’experts sur la question dans les plans d’intervention et les ressources budgétaires. » Car pour l’heure, « les initiatives visant à soutenir les artistes et les créatifs touchés par la pandémie qui prennent en compte le genre et l’intersectionnalité [des genres] sont trop peu nombreuses ».

Compter pour compter. Le rapport répertorie page après page les initiatives en faveur de l’égalité des genres. Elles sont nombreuses et diverses. Mais les données restent trop incertaines. Tel est l’un des premiers constats. « Bien que des progrès aient été réalisés dans la production de données pour suivre l’égalité des genres dans les secteurs culturels et créatifs, il reste encore beaucoup à faire pour produire des données mondiales, complètes et fiables capables d’inspirer un changement éclairé des politiques et mettre en œuvre l’ensemble des instruments normatifs internationaux. »

Le rôle de la puissance publique. L’Unesco s’adresse naturellement aux Etats. Ce sont eux qui sont les signataires des Conventions internationales et notamment de celle de 2005 sur la diversité des expressions culturelles dont l’égalité de genre est l’une des conditions fondamentales. Ainsi, les Gouvernements peuvent et doivent :

  • mettre en œuvre des politiques et des mesures culturelles transformatrices qui favorisent l’égalité des genres dans les secteurs culturels et l’accès des femmes à la vie culturelle,
  • examiner et réviser les législations générales et spécifiques pour promouvoir l’égalité des genres,
  • assurer l’égalité des genres dans le financement des secteurs culturels et créatifs,
  • et générer des données pertinentes et transparentes pour les politiques publiques.

Mais ces devoirs s’imposent aussi aux collectivités, car « malgré de nombreux efforts nouveaux et utiles, nous manquons encore d’exemples de politiques culturelles transformatrices. La sensibilisation doit être constamment renouvelée et répétée. » Le rapport engage les Villes et collectivités locales à :

  • adopter des politiques et des mesures locales en matière d’égalité entre les genres et partager des bonnes pratiques,
  • développer des programmes locaux pour soutenir les femmes artistes
  • et favoriser le dialogue entre les organisations.

A quoi s’ajoutent les six “éléments-clés dans le processus d’élaboration de politiques culturelles :

  • Les personnes élaborant les politiques devraient bénéficier d’un enseignement et d’une formation tenant compte du genre et de l’intersectionnalité.
  • L’élaboration des politiques doit s’appuyer sur une collecte de données complète et reproductible qui combine des méthodologies qualitatives et quantitatives et qui ne se base pas simplement sur le “comptage des effectifs” ou les catégories binaires de genre.
  • L’élaboration des politiques doit adopter une vision longitudinale et holistique qui envisage une carrière créative significative pour toutes les personnes qui le souhaitent, de l’éducation artistique précoce aux opportunités suffisantes d’accès à l’emploi culturel en passant par des flux de financements et de revenus sûrs et stables.
  • L’élaboration des politiques doit présenter de nouvelles visions et opportunités concernant l’évolution de la carrière, l’accès aux prises de décision et le leadership, qui ne supposent pas, souvent à tort, que les lieux de travail culturels sont de pures “méritocraties”.
  • L’élaboration de la politique doit impliquer de multiples parties prenantes, telles que les travailleurs créatifs, les gouvernements, les organisations de la société civile.
  • L’élaboration de la politique doit s’efforcer de mettre fin au harcèlement et aux violences afin de garantir la liberté artistique et la sécurité.

Violence et censure. Sur ce dernier point, si la lutte contre le harcèlement et les violences sexuelles peuvent apparaître comme une problématique spécifique, pour ainsi dire sécuritaire – et les mesures prises pour les contrer sont de fait spécifiques –, elle rejoint expressément la défense de la liberté de création et la promotion de la diversité créatrice. Sachant que le “précipice” qui guette est le monde inconnu post Covid et que la pandémie a provoqué un extrême accroissement des violences faites aux femmes, l’égalité de création et la sécurité des conditions d’exercice de la création s’avèrent intrinsèquement liées.

Ces quelques chiffres en témoignent : 74% des violations contre les femmes artistes et les œuvres ayant un lien avec les femmes sont des actes de censure, 55% prennent pour “motif” l’indécence et 25% la religion, des motifs invoqués à 57% par des autorités publiques. Là encore, on est “au bord du précipice”…

Le rapport de l’Unesco vient en rappel. On sait les avancées sur le chemin de l’égalité femme/homme. On s’en félicite, avec la conviction implicite que cela ne peut plus désormais que progresser. Or « le progrès ne peut pas être supposé ni garanti, en particulier en période d’incertitude et de crise ».


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