Politiques Culturelles

La parité femme/homme en 2019 : avancées et blocages

Par 26 juin 2019 juillet 16th, 2019 Aucun commentaire

Le Rapport 2019 de l’Observatoire sur l’égalité, une enquête du SNAM-CGT ainsi qu’une publication sur les compositrices indiquent quelques progrès vers une égalité réelle entre les femmes et les hommes dans le domaine de la culture. Des avancées cependant timides, qui contrastent avec une forte prise de conscience du chemin restant à parcourir et une indéniable volonté politique que traduit la réactualisation de la Feuille de route Egalité du ministère de la Culture. Dossier.

1. Une progression relative au ministère de la Culture
rapport 2019 de l’Observatoire sur l’égalité entre femmes et hommes dans la culture et la communication 

©club ISO

L’Observatoire de l’égalité entre femmes et hommes dans la culture et la communication du ministère de la Culture publie son septième rapport annuel à l’occasion, comme à chaque édition, de la Journée internationale des droits des femmes. Cette vision sur la durée, qui concerne le ministère en lui-même (en central et dans les administrations déconcentrées), ses opérateurs nationaux et ses réseaux labellisés, permet de mesurer les progrès accomplis tout comme le chemin restant à parcourir. Quelques éléments.

S’il fallait résumer la tendance générale, tous secteurs culturels confondus et qu’il s’agisse des responsabilités exercées, des budgets alloués ou des rémunérations perçues, on pourrait schématiser ainsi la progression vers une égalité effective : que ce soit pour la visibilité dans les programmations ou l’occupation de postes à responsabilité, on est passé d’une proportion d’environ 25% de femmes en 2013 à autour de 30% en 2019.

Progression de l’égalité femme/homme. Il existe certes des exceptions plus positives. Ainsi, et en conformité avec la loi relative à l’encadrement supérieur dans la fonction publique (2012), les femmes sont en tête aux postes de direction de l’audiovisuel public et la parité est quasi atteinte dans les conseils, commissions, instances consultatives et jurys. Elle progresse également dans l’accès aux postes de direction de l’administration culturelle et de ses opérateurs (sauf pour le spectacle vivant, avec seulement une femme pour dix hommes aux postes de direction).

Pour ce qui est des rémunérations, en revanche, on observe toujours un “excédent de parité” (75% de femmes) dans les corps des adjointes administratives d’Etat, des secrétaires administratives, des bibliothécaires et des chargées d’études documentaires, corrélé à une sous-représentation des femmes dans les postes de direction. Avec cette conséquence : si globalement les salaires s’équivalent, « les femmes sont majoritaires parmi les salariés les moins bien rémunérés et très minoritaires parmi les salariés les mieux rémunérés ».

La nette progression dans le domaine administratif est sans aucun doute le fruit d’une législation volontariste :

  • loi pour l’égalité réelle entre les femmes et les hommes (2014),
  • loi relative à l’égalité et la citoyenneté qui fixe les règles concernant la parité dans les commissions consultatives et d’attribution des aides (2017),
  • loi relative à la liberté de création, à l’architecture et au patrimoine (LCAP), avec le principe de l’égal accès des hommes et des femmes à la tête des institutions labellisées de la création (2016).

Ajoutons à ces lois, la récente Feuille de route Egalité 2018-2022 que le ministère s’est donné à lui-même. A noter que le ministre de la Culture a affirmé, lors de la réunion du 3 avril du Comité ministériel pour l’Egalité – auquel la FNCC est associée –, qu’il comptait sur l’appui des collectivités : « Je lance un appel à nos partenaires de premier rang : les collectivités territoriales. L’égalité entre les femmes et les hommes dans la culture constitue un enjeu politique majeur que nous devons partager. »

Résilience de l’inégalité femme/homme. Le volontarisme fonctionne, mais sans pour autant encore entraîner un mouvement naturel vers la parité, ce que montrent d’autres exceptions, celles-là négatives. L’Observatoire précise ainsi que, d’après les données de la SACD, le revenu moyen pour une contribution des droits d’auteur est le double de celui des droits d’auteure. C’est en effet quand il s’agit directement de création artistique – visibilité, moyens, directions d’équipement, récompenses – que les habitudes, au sens bourdieusien d’habitus, persistent.

Si 60% des effectifs des écoles d’enseignement supérieur des arts et de la culture sont féminins, « les femmes restent minoritaires dans les professions culturelles, où elles forment 43% des effectifs actifs en 2016 », avec toutefois un taux d’insertion plus élevé dans le spectacle vivant mais seulement jusqu’à 25 ans, âge à partir duquel la part des femmes « diminue continûment » – « une érosion qui freine la progression dans le temps de la part des femmes dans ces professions ».

Pour ce qui est de l’accès aux moyens de production, les montants des aides accordées par le ministère aux femmes restent plus faibles que celles pour les hommes, tous domaines confondus (musique exceptée) : par exemple, si 42% des aides pour la danse bénéficient à des femmes, leur somme ne représente que 32% du total des montants attribués au titre de cette aide.

Autres persistances inégalitaires :

  • Si un tiers des directions d’établissements culturels est détenu par des femmes, ces équipements sont souvent de taille plus modeste que ceux dirigés par des hommes.
  • Les œuvres des femmes restent « moins visibles, moins acquises et moins programmées » que celles des hommes : sur 1 400 opéras donnés au cours de la saison 2018-2019, seuls 15% sont mis en scène par des femmes et celles-ci restent « très minoritaires » dans la direction musicale, l’écriture des livrets et surtout dans la composition. Mais « les créations féminines figurent davantage dans le répertoire destiné au jeune public »…
  • Dans le cinéma et depuis dix ans, les femmes réalisatrices de longs-métrages restent minoritaires, les trois quarts des films étant réalisés par des hommes. Mais « les femmes sont plus nombreuses en proportion à réaliser des courts-métrages (32% en 2017, une part stable sur dix ans également) »…
  • Si, depuis 2017, les femmes dirigent près d’un tiers des lieux de création et de diffusion des arts plastiques et du spectacle vivant labellisés par le ministère, contre un quart en 2015, elles demeurent cependant sous-représentées à la direction des centres chorégraphiques nationaux, des centres dramatiques, des centres nationaux de création musicale, des scènes de musiques actuelles et des scènes nationales.
  • Dans les filières de l’architecture, du cinéma et de l’audiovisuel, les écoles se sont féminisées mais les établissements supérieurs d’architecture continuent de puiser majoritairement leurs nouveaux inscrits dans les voies scientifiques du baccalauréat, majoritairement masculines.

Les prix. La consécration artistique est le signe le plus visible de la place des femmes dans l’univers des arts et de la culture. Un signe nettement négatif : alors que 20% des films sortis en salle sont réalisés par des femmes, aucune d’elles n’a reçu de César du meilleur film ou du meilleur réalisateur depuis 2010.

C’est un peu mieux dans le domaine des musiques actuelles et de variétés : si l’on compte environ 25% de femmes interprètes parmi les 50 plus grands succès musicaux de l’année 2016, seulement 7% d’artistes femmes ont été primées aux Victoires de la musique du meilleur album depuis 1985. La situation s’avère plus favorable dans la musique classique où les artistes primés sont pour un tiers des femmes (33%).

Pour le théâtre, malgré le nombre croissant des metteures en scènes, la part de femmes sélectionnées ou primées aux Molières reste minime, et ce sans modification depuis les années 90 : 11% de metteures en scène et 14% d’auteures depuis 1987.

L’exception. En introduction, le rapport souligne l’importance de la parité « tant l’art et la culture peuvent influer sur les représentations collectives et s’enrichir, à leur tour, des multiples talents que les femmes doivent, sans entrave, y déployer ». Notre société n’en prend le chemin que très lentement, avec toutefois une exception notable : les écrivaines.

Les lauréats des grand prix littéraires que sont le Goncourt, le Renaudot, les prix Femina ou Interallié et d’autres sont pour 41% des lauréates. Une consécration que l’Observatoire de l’Egalité semble mettre en relation avec l’analyse du sociologue Olivier Donnat selon laquelle, les femmes ayant été les principales bénéficiaires des progrès de la scolarisation, leur participation à la vie culturelle s’est accrue depuis les années 70, notamment en matière littéraire.

S’agit-il d’une tendance récente ? Il semble que non car, à la différence de l’écriture musicale où les compositrices restent encore peu visibles aujourd’hui, les femmes se sont significativement emparées de l’écriture littéraire dès le 19e siècle.

2. La musique, un monde d’hommes
enquête du SNAM-CGT sur les inégalités entre les femmes et les hommes dans les métiers de la musique

Le SNAM-CGT, Union nationale des syndicats d’artistes musiciens de France, publie à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes les résultats d’une enquête en ligne menée sur 10 mois auprès de 328 musiciennes de toutes esthétiques – classique, musiques actuelles, hip-hop, jazz, musiques du monde… – et de tous métiers musicaux : cheffe d’orchestre, instrumentiste, compositrice, chanteuse ou enseignante. L’enquête se compose en trois parties : les chiffres, une analyse des retours de questionnaires et des témoignages. Ces trois éléments, et surtout le dernier, mettent en lumière « qu’aucun secteur des métiers de la musique n’est épargné par les violences sexuelles ou sexistes » (communiqué).

Compagnie Pfff Circa 2010 ©Club ISO

Les chiffres sont impressionnants. Un tiers des musiciennes ayant répondu au questionnaire (30%) disent avoir subi du harcèlement moral et plus d’un quart (25,6%) du harcèlement sexuel. La discrimination commence dès le recrutement, sur le physique ou sur l’âge : 23% des musiciennes l’ont vécu. Et elle se poursuit tout au long de la carrière, car la forte prédominance masculine dans les postes à responsabilité nuit à l’insertion des femmes dans les métiers musicaux ainsi qu’à leur présence sur scène.

Bien sûr, ces situations ne concernent pas toutes les musiciennes. Une majorité ne subissent pas de telles discriminations. Mais les enquêteurs remarquent qu’il s’agit alors de femmes de moins de 30 ans… Ils notent également une « non conscience du vocabulaire de la maltraitance » ou encore que « la normalisation de certaines situations de violences sexistes ou harcelantes » entrave la description comme telle de la discrimination sexiste, laquelle va du viol aux propos déplacés dans le cadre du travail (tant de la part de la hiérarchie que des collègues) : « Plusieurs retours nous ont permis de nous rendre compte que le seul fait de répondre à cette enquête a été une véritable prise de conscience de la situation dans laquelle vivaient les sondées. »

Témoignages : la licorne. « Si vous trouvez une musicienne qui vous répond “non”, je veux bien la rencontrer ; cela s’appelle une “licorne”. » Non à quoi ?

  • « Les hommes avec qui je travaille aspirent la plupart du temps à vouloir plus malgré le fait que je sois très claire à ce sujet dès leur embauche. Je ne travaille désormais en live qu’avec des filles. »
  • Une musicienne fait état de propositions de producteurs d’avoir des relations sexuelles en échange de contrats. « Bien essayé, mais raté ! …Tiens, c’est bizarre, je n’ai plus retravaillé dans cet ensemble depuis. »
  • « Cela doit bien faire quatre ans que j’essaie de percer dans la musique de film mais chaque fois que j’ai un entretien, les portes se ferment car je ne réponds pas aux avances… Quand serai-je jugée sur mon travail et non sur mon physique ? »
  • Un témoignage fait la liste des attitudes déplacées : « Blagues et remarques sexistes, rumeurs, diffamations, commérages, indiscrétions sur ma vie privée, main aux fesses d’un collègue masculin, reproches sur ma vie privée. »

Confiance ébranlée. Les enquêteurs soulignent la récurrence de propos témoignant d’une moindre confiance des embaucheurs (producteurs, programmateurs) envers les femmes. « Les mots “dévalorisation” et “manque de confiance” reviennent énormément dans les données du questionnaire. » Exemples :

  • « J’ai entendu dire qu’on préférait embaucher un homme si possible. Une femme est un deuxième choix. »
  • « Retour de musiciens : “On ne va pas se faire diriger par une bonne femme !” »

Mais le déficit de confiance des recruteurs n’est pas simplement un frein à l’accession à la scène. Il atteint aussi l’image que les musiciennes ont d’elles-mêmes.

  • « La phrase “tu joues bien de la guitare électrique pour une fille” est pénible à entendre… »
  • « Femme/compositrice/auteure/chanteuse/porteuse de projet/celle qui rémunère, cela fait beaucoup pour certains hommes qui estiment en savoir obligatoirement plus et avoir plus de légitimité. Cela appuie sur les difficultés de confiance en soi des musiciennes. »
  • « J’ai appris par mes collègues n’avoir pas été recrutée uniquement pour mes compétences professionnelles. C’est assez vexant a posteriori. »

Carrières empêchées. A l’instar de ce qui est identifié, au théâtre, comme “le tunnel de la comédienne de 50 ans”, et alors même que pour les musiciennes il s’agit de jouer d’un instrument, non d’assumer physiquement un rôle, pour le sexisme ordinaire des milieux musicaux les femmes sont bienvenues à condition d’être jeunes et jolies :

  • « J’ai sans cesse l’impression que ma carrière n’évoluera pas si je n’ai pas un physique plaisant aux hommes. On me dit que je suis trop vieille depuis l’âge de 26 ans. »
  • « Depuis plusieurs années je ne trouve plus guère de travail de musicienne dans l’animation (hôtels, etc.) car je ne suis plus assez jeune et “décorative” malgré mes efforts (maquillage, tenue, masquer mes cheveux blancs). Je fais de moins en moins de concerts, car “vieille” et je suis donc obligée de faire de l’enseignement. »
  • « Les chanteuses lyriques intermittentes ne sont plus engagées après 55 ans sans autre raison que leur âge. »

Espérances. L’un des témoignages se félicite de « la grande évolution depuis la polémique de l’automne dernier » (#Me Too). Au-delà de la prise de conscience des discriminations subies, ce contexte nouveau fait également apparaître des revendications urgentes. Il faut que les questions liées au genre soient prises au sérieux par toute la communauté de musiciens, notamment les hommes. « Et qu’ils puissent d’une part laisser tomber des anciennes pratiques sexistes et, de l’autre, nous soutenir pour partager les espaces, la rémunération et le droit à la parole. »

Le chemin vers plus d’égalité entre les musiciennes et les musiciens passe aussi par « plus de mixité dans les métiers, notamment en musiques actuelles », une égalité de salaire et une équité dans les opportunités professionnelles. L’un des témoignages signale avoir vu « des structures culturelles accueillir 80% d’artistes masculins. Ces structures avaient des directeurs de programmation masculins.  D’où la revendication de recruter davantage de femmes aux postes clés : directrices de théâtre, etc.

Enfin, cet appel qui résume l’ensemble de l’enquête du SNAM-CGT : « Ma revendication serait que les filles ne soient pas recrutées sur des critères esthétiques et physiques. »

3. Compositrices, histoire d’une ”extrême minorité”
Compositrices, l’égalité en acte (publication du Centre de documentation de la musique contemporaine, éd. MF, collections ”Paroles”)

Compagnie L’orage et le cerf-volant Circa 2011 ©Club ISO

Le Centre de documentation de la musique contemporaine (CDMC) publie Compositrices, l’égalité en acte. Ce volumineux ouvrage collectif qui propose les portraits musicaux (parcours de carrière, rencontres, embûches, réussites…) de cinquante-trois compositrices, revient aussi sur les raisons historiques d’une vertigineuse absence de femmes compositeurs aujourd’hui – il n’en allait pas de même au 19e siècle – alors que dans les autres arts la visibilité de femmes progresse nettement bien qu’elle demeure bien moindre que celle des hommes.

Quand on pense aux compositrices, le premier nom qui vient à l’esprit est celui de Hildegarde Von Bingen, née en 1098… L’inégalité entre les femmes et les hommes dans le secteur de la culture culmine dans le domaine de la composition musicale.

Les compositrices de musique dite “savante” ne représentent aujourd’hui en France que 10% des professionnels. Et pourtant, notre pays est une exception : 45% des compositeurs en activité en France sont de nationalité étrangère « preuve de l’attractivité et de l’ouverture de la vie musicale et culturelle française », note en introduction Laure Marcel-Berlioz, directrice du CDMC. Pour autant, les cours de composition semblent toujours réservés aux hommes…

Dans “La voix comme figure de l’émancipation”, la philosophe Geneviève Fraisse identifie les quatre “disputes” qui entravaient au 19e siècle l’émancipation des femmes artistes : l’inquiétude quant à la copie du nu (qui concerne les arts plastiques), la critique de “celles qui ne savent que parler d’elles-mêmes” (à propos de la littérature), le conflit entre création et engendrement et « l’inéluctable opposition muse/génie ». C’est cette dernière dispute qui bloquera les compositrices.

L’œuvre au noir. Pour le musicologue Jacques Amblard (“Exceptions, protections : champions et boucliers”), il faut ajouter à l’opposition muse pour les femmes versus génie pour les hommes, leur synthèse : certaines rares créatrices connaîtront un destin d’élévation supra-humaine qui nullifiera leur impact émancipateur sur la société. Ou infra-humaine, ce dont témoigne la célèbre formule de Virginia Woolf dans Une Chambre à soi (1929) : « Monsieur, une femme qui compose est semblable à un chien, qui marche sur ses pattes de derrière. Ce qu’il fait n’est pas bien fait. Mais vous êtes surpris de le voir faire. »

Au départ, les femmes musiciennes furent soustraites de la vie réelle. Sappho, poétesse et musicienne du 7e siècle avant notre ère, fut mythifiée. Hildegarde Von Bingen, elle, canonisée. Ainsi hypostasiées, ces compositrices des temps très anciens n’accédèrent pas à la reconnaissance sociale mais devinrent l’objet de considérations relatives à un au-delà de la situation d’humanité.

L’émancipation ne bénéficiera pas non plus de l’exemple des femmes troubadours, nimbées de leur condition de noble et elles aussi mythifiées. Autre asocialité de femmes compositrices, le génie « par capillarité » : Fanny Mendelssohn, la sœur de…, Clara Schuman, la femme de…, « une étoile emprisonnée ». Plus près de nous, épaulée par sa sœur Nadia, Lili Boulanger obtiendra le prix de Rome en 1913. Un point de départ pour l’accession “normale” des femmes à la composition ; mais elle mourra à 25 ans, là encore un ange plus qu’un modèle. « Le lent dégel d’une glace politique épaisse d’après-guerre semble avoir duré un demi-siècle, jusqu’à ce que le Festival de Salzbourg fasse la commande à Kajia Saarihao de son premier opéra, créé en 2000. »

Le “printemps” des compositrices au 19e siècle. Ce n’est pas l’interprétation de la musicologue Florence Launay (“L’occultation des compositrices dans l’histoire de la musique”) qui, tout au contraire, voit dans le 20e siècle « un siècle hostile aux compositrices », notamment du fait de la place modeste maintenant réservée aux œuvres nouvelles. En effet, quand on joue cette musique, seule une poignée de noms, tous masculins, apparaissent, exceptées quelques compositrices du Nord ou de l’Est communiste – telle la Russe Sofia Goubaïdoulina ou la Finlandaise Kaija Saarariaho. Il n’en allait pas de même avant : si treize opéras composés par des femmes ont été produit à l’Opéra et à l’Opéra-Comique tout au long du 19e siècle, il n’y en aura que six au 20e siècle !

Après avoir rappelé qu’il a fallu attendre 1850 pour que les femmes puissent officiellement étudier la composition au Conservatoire de Paris – année de la disparition de la mention “pour les hommes” accolée aux classes d’écriture –, l’auteure cite de très nombreux noms de compositrices, célèbres en leur temps, soit une « relative floraison de compositrices ». Pour autant, la lecture de ces noms révèle l’oubli complet dans lequel ils sont tombées. Programme-t-on des œuvres d’Augusta Holmès, de Charlotte Sohy, d’Armande de Polignac ou de Pauline Duchambge ? N’y a-t-il pas là une responsabilité majeure des historiens, des enseignants, des programmateurs mais aussi des artistes, femmes comme hommes, qui ne mettent pas leurs œuvres à leur répertoire ?

« Comment en est-on arrivé là ? Comment peut-il être aussi illégitime en 2012 qu’en 1883, pour une femme, de souhaiter poursuivre une carrière de compositrice ? » Florence Launay explore deux mouvements qui se renforcent l’un l’autre.

En pointe du féminisme dès la fin du 19e siècle, les artistes ont promu des “concerts compositrices”. Résultat : « L’anxiété face à la présence de compositrices que l’on ne pouvait plus, comme auparavant, considérer comme des phénomènes rares, sans danger pour l’ordre établi. Un seuil d’intolérance est atteint et une réaction déjà en marche. »

Le “mensonge par omission” de la musicologie. Mais c’est à la musicologie que la responsabilité de cet oubli incombe avant tout. Science naissante au début du 20e siècle, elle s’accroche à son origine romantique et au culte du génie dont Beethoven est le symbole. « Quelle place dans ce monde masculin pour les femmes à part dans les rôles de prêtresses : interprètes ou muses ? » Ainsi, le Dictionnaire des compositeurs de Roland de Candé (1996) ne recense que sept compositrices et l’ouvrage, coréalisé avec la Sacem en 1992, Musiciens de notre temps depuis 1945, n’en cite qu’une, Betsy Jolas…

Seul « l’aveuglement sexiste » des musicologues a pu les pousser à ignorer les compositrices et notamment leur essor au 19e siècle. Un sexisme qui, selon Florence Launay, se lit dans les concepts musicologiques eux-mêmes, où l’on oppose, dans la forme sonate par exemple, le premier thème, dit “masculin” et le second, dit “féminin”, obligatoirement écrit dans la même tonalité que le premier thème. Quoi qu’il en soit, « le développement de la musicologie s’est traduit par la quasi-disparition des musiciennes qui étaient présentes dans les dictionnaires des 18e et 19e siècles. » En préface, ces mots de l’ancienne ministre de la Culture, Françoise Nyssen : « Leurs œuvres n’atteignent même pas 1% des programmations musicales. La révolution reste à faire. » Une révolution sociétale et politique, mais aussi une révolution musicologique.

4. Vers une Feuille de route Egalité 2019-2022
lien sur le site du ministère de la Culture

Urban Rabbits Circa 2010 ©Club ISO

Dans le cadre de la décision présidentielle de faire de l’égalité la “grande cause nationale” du quinquennat, le Comité ministériel pour l’Egalité entre les femmes et les hommes dans la culture et la communication, auquel participe la FNCC, a finalisé ce mois d’avril, sa “Feuille de route Egalité 2019-2022. Elle actualise celle précédemment adoptée. Les principaux axes.

Promouvoir une culture de l’égalité. Ce sont les consciences mêmes qui doivent évoluer. La Feuille de route en appelle « à la lutte contre les stéréotypes auprès des plus jeunes, dans l’éducation artistique et culturelle – notamment dans l’éducation à l’image – et dans l’enseignement artistique initial, dans lequel se dégagent déjà des inégalités qui influent ensuite sur les pratiques culturelles et les carrières ».
Pour contribuer à leur meilleure image, il est nécessaire de travailler « à l’amélioration de la visibilité des femmes dans la programmation culturelle et à l’écran » et de « continuer à lutter contre les stéréotypes dans les médias et la publicité, qui ont un impact important sur l’ensemble de nos concitoyennes et concitoyens ».

Charte d’engagement avec les collectivités. L’ambition de l’égalité exige la mobilisation de l’ensemble de la puissance publique, nationale comme locale. Il importe de mobiliser non seulement les structures labellisées par l’Etat et les établissements d’enseignement supérieur mais aussi les établissements culturels territoriaux. En conséquence, le ministère « poursuivra en 2019 ses efforts en vue d’élaborer une Charte d’engagement pour une mobilisation sur la thématique de l’égalité entre les femmes et les hommes avec la Fédération nationale des collectivités territoriales pour la culture (FNCC) et l’association France urbaine, élargie ensuite à d’autres collectivités territoriales ».

Lutter contre les violences sexistes et sexuelles. L’enquête du SNAM confirme le constat de la Feuille de route Egalité : « Le secteur culturel est concerné par des comportements liés à des situations de domination et d’influence. » Le texte recense les divers outils mis en place pour combattre le harcèlement et les violences sexuelles :

  • un vadémécum pour tous les services et opérateurs du ministère,
  • l’engagement du ministère dans un “marché interministériel de formation”, piloté par les ministères sociaux (début des formations au printemps 2019),
  • des actions de communication vers l’enseignement supérieur,
  • la mise en place d’AlloDiscrim et d’AlloSexism, des cellules externes d’écoute et d’aide juridique et psychologique pour l’heure ouverte au personnel du ministère mais dont l’accès sera étendu aux étudiantes et aux étudiants de l’enseignement supérieur.

Enfin, une attention particulière sera portée à la prévention et à la répression des actes de harcèlement sexuel commis au cours des manifestations culturelles (festivals de musique notamment, en particulier de musiques actuelles) en sensibilisant les responsables afin qu’ils mettent en place les dispositifs d’information du public et de sécurisation nécessaires.